Antoine Petit dans la Tribune Dimanche : « La France n’investit pas assez dans la recherche »

Institutionnel

Antoine Petit, PDG du CNRS, a donné un entretien à la Tribune Dimanche le 1er juin, que nous reproduisons ici, avec l’autorisation du journal et de son autrice, Marie-Pierre Gröndahl. 
 

Le dirigeant, qui s’apprête à quitter ses fonctions, alerte sur les conséquences des restrictions budgétaires. 

La méfiance envers la science s’accroît en France. Comment l’expliquez-vous ?

Antoine Petit : Les enquêtes d'opinion démontrent que chercheur restent l’une des professions en lesquelles nos concitoyens ont le plus confiance. Mais une minorité anti-science, très organisée, réussit à se faire entendre, bien au-delà de son poids réel. La France est très touchée par ce phénomène, peut-être parce qu’une partie de nos élites manque de culture scientifique.

Comment le contenir ?

C’est un combat essentiel pour le CNRS. Notre rôle ne consiste évidemment pas à imposer une pensée, mais à fournir des connaissances. 
Quand on me dit que la Terre est plate - et 16 % des moins de 20 ans le pensent, selon plusieurs études - je ne me contente pas de dire que c’est faux. J’explique comment la science a fait la preuve qu’elle ne l’est pas.

Certains chefs d’entreprise estiment que les réseaux sociaux menacent la démocratie. Est-ce votre avis ?

Je préfère rester optimiste. Ils créent des bulles informationnelles, où certains s’enferment. Et il existe des ‘fake news’ dangereuses. Mais je vois aussi ces plateformes comme un soutien potentiel à la démocratie, en permettant de connecter leurs usagers de façon inédite. Le problème majeur, c’est l’éducation. Nous sommes encore dans une phase d’apprentissage. Il faut apprendre l’informatique aux jeunes, dès le collège et même avant, notamment pour leur donner les moyens de vérifier une information. Une fake news n’est pas si compliquée à démasquer si on en a l’envie et les outils. La science doit rester une source de connaissances. Pas de militantisme.

Vous alertez sur les restrictions budgétaires. La recherche française souffre-t-elle d’un manque de moyens ?

C’est de loin le sujet qui m’inquiète le plus. La France n’investit pas assez dans la recherche. Elle n’y consacre que 2,2 % de son PIB. Soit le même niveau d’investissement qu’il y a trente ans… Alors que l’Allemagne est passée à 3,1 % du PIB en R&D. Et dépense chaque année 80 milliards d’euros de plus que nous. La Chine, qui était à 0,6% en 1996, devrait atteindre 2,8 % en 2025. Le retard est partagé : nous sommes à environ 75 % des objectifs cibles tant pour l’investissement public que privé. Or on ne peut prétendre rester une grande puissance sans investir massivement dans la science. C’est indispensable pour créer les emplois de demain. 

Malgré des salaires inférieurs à ceux en vigueur aux États-Unis, le CNRS reste-t-il attractif pour les chercheurs étrangers ?

Sans aucun doute. Nous recrutons chaque année un tiers de nos chercheurs permanents hors de France. Pourquoi viennent-ils ? Pas pour le salaire, qui peut être six fois inférieur à ceux que proposent les grandes universités américaines. Ils viennent pour notre écosystème, la qualité de nos infrastructures. Et, surtout, pour la liberté de la recherche. Le programme ‘Choose France for Science’ a attiré une soixantaine de chercheurs de haut niveau. Mais cet avantage risque de s’amoindrir si l’écart de financement continue de se creuser.

Votre mandat a été marqué par un rapprochement avec les entreprises. Rapprocher le public du privé est-il important ?

Essentiel. Nous avons créé une direction générale déléguée à l’innovation, ce qui aurait été impensable il y a vingt ans. Aujourd’hui, le CNRS crée entre 80 et 100 start-ups par an, avec un taux de survie - exceptionnel dans ce domaine - de 74 % dix ans après leur création. Car elles se basent sur la recherche fondamentale de haut niveau, la ‘deeptech’. Nous avons aussi développé près de 350 laboratoires communs avec des entreprises comme Michelin, Total ou Thales. Les chercheurs y font de la recherche fondamentale sur des problématiques définies avec le groupe industriel. Plus les résultats sont de haut niveau, plus l’innovation sera disruptive. C’est un cercle vertueux : l’État finance, et si la start-up réussit, elle paiera des impôts.

Quels sont les principaux atouts du CNRS ?

Ses 35 000 salariés, dont 30 000 scientifiques avec une interdisciplinarité exemplaire. C’est aussi une force diplomatique. J’ai effectué une vingtaine de voyages officiels avec le Président Emmanuel Macron. À l’étranger, le CNRS est perçu comme le visage de la science française. Nous avons 80 laboratoires internationaux et 11 bureaux permanents dans le monde, de Washington à Singapour, et même un récent bureau au Kenya pour notre plan Afrique.

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