Artehis, la bibliothèque où les os ont leur mot à dire

Institutionnel

À Dijon, un laboratoire regroupe une riche collection d’os servant de référence pour les archéologues. Leur comparaison permet d’identifier des vestiges osseux fragmentaires ou altérés, comme ceux issus de crémations ou de contextes de conservation difficiles.

Le laboratoire Archéologie, Terre, Histoire, Sociétés (Artehis) , à Dijon (Côte-d’Or), dispose d’une salle d’archives pas comme les autres. À l’intérieur de cette pièce de quelques dizaines de mètres carrés, ce ne sont pas des documents papiers qui sont conservés, mais des restes osseux humains et animaux. « Nous disposons d’os de différentes parties du corps humain, dont plusieurs os de fémurs ou encore de bassins. Nousen avons aussi de tous les âges, du nourrisson à l’adulte », décrit Germaine Depierre, archéothanatologue et principale pourvoyeuse de la collection d’os humains du lieu. Il aura fallu une vingtaine d’années à Germaine Depierre pour constituer cette collection, les spécimens recensés provenant de fouilles archéologiques, voire, plus rarement, de dons de particuliers. 

Cette collection hors du commun constitue ce que l’on appelle une « ostéothèque », à savoir une bibliothèque de restes osseux humains et animaux, conservés, inventoriés et documentés. Encore peu connues du grand public, les ostéothèques se sont imposées ces dernières années comme un outil central de l’archéologie funéraire. Ces collections, composées d’os humains et animaux soigneusement documentés, servent de référence pour les chercheurs et chercheuses. Elles permettent, par comparaison, d’identifier des vestiges osseux fragmentaires ou altérés recueillis lors de fouilles archéologiques, comme ceux issus de crémations ou de contextes de conservation difficiles. 

Au-delà des identifications qu’elles rendent possibles, les ostéothèques permettent à la science de se doter d’une autre échelle d’analyse en lui permettant de mieux identifier et, par extension, d’analyser les restes humains. En archéologie funéraire, ces vestiges sont en effet très souvent des sources précieuses pour comprendre l’histoire des individus et des sociétés disparues. Grâce à leur analyse, les scientifiques peuvent déterminer le sexe, l’âge, l’alimentation ou encore les pratiques funéraires des peuples du passé. 

Remonter le temps par les os

Caroline Lachiche, archéozoologue à Artehis, utilise régulièrement l’ostéothèque animalière d’Artehis pour ses travaux. Elle explique l’importance de ces archives osseuses, en particulier animalières, dans son travail quotidien d’archéozoologue : « L’étude des ossements animaux révèle quelles espèces peuplaient le site, et leur répartition par sexe peut donner des indices sur l’orientation des élevages. Les os livrent aussi des indices sur l’âge des animaux et parfois, du fait de certaines pathologies osseuses, sur leur recours pour des travaux agricoles, comme les labours. Ces restes sont aussi souvent des rejets alimentaires. Leur quantité est un indice pour évaluer la taille d’une population vivant à l’époque sur le site, les animaux étant souvent des vestiges de leur alimentation », explique-t-elle. Les ossements éclairent aussi les pratiques artisanales locales : « Les os servaient-ils à fabriquer des parures ou des armes ? Les cornes, quant à elles, pouvaient être transformées en plaquages de peignes ou en armes », énumère la chercheuse, qui a également participé à constituer la collection de l’ostéothèque d’Artehis pour la partie animalière.

Des squelettes animaux au laboratoire Artehis
L’ostéothèque animalière permet de retracer les interactions historiques entre animaux et humains.© E. WITTMANN, ARTEHIS, 2026

En comparant des fragments, par exemple un morceau de fémur ou de crâne, les archéolozoologues peuvent déterminer s’ils appartiennent à des espèces différentes. « En archéologie, c’est très fréquent d’étudier des ossements fragmentés. Si j’ai un fragment d’os abimé, le comparer à un os de référence archivé dans l’ostéothèque me permet de le rattacher à quelque chose de connu et de l’identifier », décrit Caroline Lachiche. En archéozoologie, cette comparaison permet d’identifier des traces de maladies ayant affecté l’os, ce qui peut permettre d’appréhender l’état sanitaire d’un troupeau. 
Un outil pédagogique pour les archéologues du futur 
Au-delà de son utilité pour la recherche, l’ostéothèque joue un rôle de pivot dans la transmission des savoirs. En effet, ces collections de référence ne servent pas seulement à identifier ou à analyser des vestiges. Elles sont aussi un outil pédagogique indispensable pour les archéologues en devenir. « Ma thèse porte sur les premières nécropoles qui sont apparues durant la période néolithique dans le centre-est de la France. L’ostéothèque me permet de comparer les os très fragmentés que je manipule avec d’autres os de référence. Avoir un support physique pour comparer les os, c’est indispensable en termes d’apprentissage », témoigne Emma Wittmann, doctorante. « Ce qui est intéressant lorsqu’on observe un os, c’est de voir ce qu’il y a à l’intérieur, autrement dit la structure de l’os. Un os, c’est un objet 3D. Il faut le manipuler pour le comprendre », assure-t-elle. Chaque os possède en effet une architecture interne qui peut aider à son identification. Les os fragmentés de l’ostéothèque se révèlent ainsi très utiles pour observer l’organisation interne des os, le type d’os (spongieux ou autre, etc.) et comparer avec les petits fragments que la jeune chercheuse étudie dans le cadre de ses recherches.

Des squelettes humains au laboratoire Artehis
L'osthéothèque humaine représente aussi bien une base documentaire qu'un outil pédagogique pour les jeunes archéologues.© E. WITTMANN, ARTEHIS, 2026

Emma Wittmann a également entrepris un important travail de rangement et d’inventaire des collections d’Artehis. Elle a référencé environ trois cents os humains. Les os les plus anciens datent de la période préhistorique du Mésolithique (entre 6400 et 2300 av. J.-C.). Les plus récents datent du XXe siècle. La plupart des spécimens sont rangés dans des tiroirs. « Un os, ce n’est pas très contraignant à conserver, il faut surtout limiter les chocs thermiques, et de préférence qu’il soit à l’abri de la lumière et de l’humidité », précise Germaine Depierre. Ceux d’Artehis n’échappent pas à cette règle et sont rangés dans leurs propres tiroirs. 

Artehis n’est pas la seule de sa catégorie en France. Le Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, héberge aussi sa propre collection et d’autres lieux de ce type ont été répertoriés dans l’Hexagone. Toutefois, « celle d’Artehis est intéressante car elle conserve des ossements dans des états très différents : des os complets et fragmentés, sains et pathologiques, d’âge et de sexe différents », commente Emma Wittmann. Autant de caractéristiques qui font de ce lieu une mine d’informations pour les archéologues d’aujourd’hui et demain.