Climat, biodiversité : la recherche publique comme outil d’anticipation

Institutionnel

L’accélération du changement climatique et l’érosion de la biodiversité constituent désormais des risques majeurs pour les sociétés. Elsa Cortijo, directrice exécutive de l’agence « Climat, biodiversité et sociétés durables » pilotée par le CNRS, analyse comment la recherche peut apporter une contribution de temps long à l’action publique, notamment en matière d’habitabilité des territoires et de connaissance des risques environnementaux.

À retenir pour agir

  • Le changement climatique et l’érosion de la biodiversité constituent des risques majeurs pour les sociétés.

  • La recherche publique est à même d’accompagner les politiques publiques en anticipant ces crises environnementales et en identifiant des points de rupture.

  • En particulier, l’agence de programme « Climat, biodiversité et sociétés durables », pilotée par le CNRS, a proposé à l’État un programme de recherche sur la biodiversité terrestre et coordonne des réflexions sur les interventions climatiques ou encore les sargasses pour éclairer les décideurs publics sur ces différents enjeux.

Les agences de programme, un dispositif pour transformer la science en outil de pilotage

Les agences de programme sont nées d’une volonté directe de l’État. Pourquoi la puissance publique ressent-elle aujourd’hui le besoin de structurer davantage la recherche sur les enjeux climatiques et environnementaux ?

Elsa Cortijo : Au moment de la création des agences de programme, en janvier 2024, l’État a souligné la nécessité d’optimiser l’organisation globale de l’écosystème de recherche et d’innovation. L’objectif : le rendre plus à même de répondre aux grands enjeux d’aujourd’hui.

En particulier, l’accélération du changement climatique et l’érosion de la biodiversité constituent des défis majeurs pour les sociétés. C’est pourquoi l’État a confié au CNRS la mise en place de l’agence « Climat, biodiversité et sociétés durables ». Son rôle est de coordonner l’action de l’ensemble des acteurs de la recherche dans le domaine et d’apporter une aide aux décideurs publics dans la résolution des crises environnementales.

Est-ce que la création des agences marque un changement d'époque, fondé sur une recherche plus dirigée ?

E.C. : Les communautés scientifiques ont vocation à continuer de mener une recherche libre, motivée par la curiosité et l’accroissement des connaissances. Pour autant, l’État a également des besoins spécifiques, qui appellent le déploiement de programmes de recherche dirigés. Ces besoins justifient la création des agences de programme pour la coordonner et éclairer les décisions de l’État.

Prenons la biodiversité. La France est dotée d’une stratégie nationale, qui comprend notamment un volet recherche. Le PEPR1  Dynabiod portant sur les dynamiques de la biodiversité terrestre, piloté scientifiquement par le CNRS et le MNHN, est construit pour apporter des éléments de connaissance scientifique, parfois très fondamentaux. Nous sommes parfaitement dans notre rôle : l’agence structure des programmes de recherche qui accroissent les connaissances tout en préparant des capacités d’action pour les décideurs publics.

L’anticipation est-elle la mission centrale de votre agence ?

E.C. : Je dirais que la principale mission de l’agence CBSD est de sortir du court-termisme. Nous avons la capacité d’apporter aux pouvoirs publics une réflexion qui va au-delà du temps politique, par définition resserré, et donc pourrait aider à la planification sur le long terme.

  • 1Programmes et équipements prioritaires de recherche
Détail d'une main tenant délicatement un papillon noir et orange
Papillon "Heliconius elevatus" dans une serre de la Plateforme d'étude expérimentale amazonienne © Thibaut VERGOZ / LEEISA / CNRS Images

La biodiversité terrestre, un enjeu stratégique

Le PEPR Dynabiod illustre une nouvelle génération de programmes. Qu’est-ce qui distingue un « PEPR d’agence » d’un PEPR classique ?

E.C. : Les PEPR d’agence sont effectivement des nouveaux venus dans la typologie des programmes nationaux, financés à hauteur de 3,3 milliards d’euros par France 2030.

Jusqu’ici, on distinguait les PEPR d’accélération et les PEPR exploratoires. Les premiers font l’objet d’une stratégie nationale pour soutenir des transformations déjà en cours, comme le quantique ou la transition énergétique. Les seconds concernent des thématiques avec des enjeux émergents, comme le stockage de données sur ADN ou les sous-sols.

Les PEPR d’agence, quant à eux, ont pour vocation de cibler les attentes de l’État en coordonnant les efforts des différents organismes de recherche à l’échelle du territoire.

Jusque récemment, la biodiversité était un mot-clé pratiquement absent dans le débat public par rapport au climat. Pourquoi devient-elle aujourd’hui un sujet stratégique au même titre que l’énergie ou le numérique ?

E.C. : L’effondrement de la biodiversité est une réalité de plus en plus présente dans notre environnement. Une analyse du Fonds mondial pour la nature de 2024 estimait ainsi que les populations mondiales d’animaux sauvages avaient chuté de 73 % en 50 ans. Or, cette dynamique s’accompagne d’une perte des services écosystémiques. Un exemple parlant est celui des pollinisateurs, dont la disparition entraîne la chute des rendements agricoles. Ce constat pressant a conduit l’État à s’emparer du sujet. 

Le PEPR Dynabiod, proposé par votre agence, se concentrera sur les plantes et les invertébrés terrestres. Comment choisir les sujets qui justifient un effort national massif de recherche ?

E.C. : L’élaboration du PEPR Dynabiod est le fruit d’un exercice collectif. Le choix s’est fait assez naturellement entre les différentes propositions : certaines ont été jugées trop proches de PEPR déjà existants, d’autres trop éloignées de la stratégie de l’État. Lorsque les partenaires ont décidé de proposer le programme Dynabiod, la discussion a conduit à finalement décider de concentrer les efforts sur les plantes terrestres et les invertébrés. Bien sûr, choisir c’est aussi renoncer. Nous avons par exemple dû laisser de côté la biodiversité océanique. Mais se concentrer sur une thématique plus restreinte nous donne une force de frappe plus importante.

C’est aussi pour cette raison que nous avons fait le choix de présenter à l’Etat un « gros » PEPR, avec un budget conséquent de 45 millions d’euros sur 8 ans, au lieu de plusieurs projets plus petits. L’injection massive de financements nous permettra de placer la France au meilleur niveau et de renforcer notre souveraineté. En résumé, ces travaux auront une dimension avant tout scientifique, mais aussi stratégique et politique.

Évaluer les risques, anticiper les signaux faibles

Votre agence travaille aussi sur la géo-ingénierie. Pourquoi l’Etat doit-il se saisir dès maintenant d’un sujet aussi sensible ?

E.C : C’est un sujet qui monte dans la sphère internationale car on voit bien que nos trajectoires de diminution des gaz à effet de serre ne sont pas respectées. La géo-ingénierie, qui vise à manipuler, à grande échelle, le climat de la planète et donc de certaines des composantes de l’environnement comme le cycle de l’eau, pourrait alors apparaitre aux yeux de certains comme une solution pour lutter contre le changement climatique – voire même en ne changeant que marginalement nos modes de vie actuels.

Après une période de réflexion et d’analyse de la situation internationale, notamment dans le cadre des négociations, l’État a exprimé le besoin de construire une position française. C’est indispensable pour notre participation aux grandes conférences internationales, où la géo-ingénierie est désormais considérée comme une option parmi d’autres. Dans ce cadre, le rôle de l’agence est de faire de la science un outil d’information au service de nos politiques, en mettant en perspective les rapports déjà existants tels que celui de l’Académie des sciences ou du Comité d’éthique du CNRS avec d’autres travaux. En proposant une vision holistique de la recherche en géo-ingénierie, qui relève de considérations climatiques et technologiques, mais aussi de gouvernance et de souveraineté, nous serons à même d’accompagner l’État dans ses réflexions. 

La géo-ingénierie relève-t-elle encore de la science-fiction ou déjà d’un enjeu géopolitique réel ?

E.C. : Si elle tenait encore du fantasme il y a encore quelques années, la géo-ingénierie peut être vue comme un vrai enjeu géopolitique aujourd’hui. Elle fait l’objet d’efforts de lobbying massif et de nombreux acteurs, étatiques et non-étatiques, commencent déjà à s’en emparer. En résumé, il est nécessaire que la recherche publique se mobilise sur ce sujet stratégique pour anticiper de potentiels risques autour de son développement et outiller l’État dans les décisions qu’il aura à prendre.

Comment travailler scientifiquement sur ces sujets sans donner le sentiment de les promouvoir ?

E.C. : Effectivement, c’est une ligne de crête. Je considère que la seule réponse possible, c’est la démarche scientifique. Il ne s’agit pas de légitimer ou délégitimer a priori une technologie, mais bien de mettre sur la table des éléments tangibles pour éclairer la décision politique en considérant l’ensemble des disciplines concernées. Par ailleurs, étudier scientifiquement la géo-ingénierie me paraît nécessaire pour être en capacité de mesurer ses effets dans le cas où, ailleurs dans le monde, elle commencerait à être déployée.

Littoral recouvert d'algues sargasses
Algues sargasses envahissant le port, Le Marigot, Martinique © Florence MENEZ / Damien DEVAULT / Pascal Jean LOPEZ / BOREA / CNRS Images

Du risque de demain à la crise d’aujourd’hui : l’exemple des sargasses

La crise environnementale relève de l’anticipation de long terme, mais aussi, de plus en plus, de risques émergeant dès aujourd’hui. C’est le cas des sargasses, autre sujet traité par votre agence. Que révèle cet enjeu selon vous ? 

E.C. : La question des sargasses, des algues toxiques qui se multiplient en raison du réchauffement climatique, particulièrement dans les Antilles, est désormais prise à bras le corps par l’État. Deux plans nationaux de lutte contre leur prolifération ont déjà été mis en œuvre.

La recherche n’est pas en reste, avec l’ouverture d’appels à projets de l’Agence nationale de la recherche. Le ministère de la Transition écologique nous a également demandé de nous saisir du sujet. Nous serons en mesure de réaliser un travail systémique, touchant à la fois à l’océanographie et au cycle de vie des sargasses, mais aussi à leur impact sur la santé publique et sur l’économie. Les risques environnementaux et les pollutions émergeantes sont des sujets de préoccupation majeurs des communautés scientifiques comme de l’État.

Les sargasses touchent en particulier les Caraïbes. Pourquoi les territoires d’outremer sont-ils aujourd’hui des territoires avancés de l’adaptation climatique ?

E.C. : Nos territoires d’outremer sont en zone intertropicale, les rendant particulièrement vulnérables aux catastrophes naturelles, dont certaines sont aggravées par le changement climatique. Par ailleurs, en raison de leur caractère majoritairement insulaire, leur dépendance énergétique et alimentaire peut renforcer cette vulnérabilité. Coordonner la recherche autour de ces enjeux dans les territoires d’outremer paraît donc indispensable.

Comment faire dialoguer recherche, collectivités et État sur ces phénomènes ?

E.C. : Les PEPR sont des dispositifs particulièrement utiles pour cet exercice. Un certain nombre, comme BRIDGES sur la pêche et la biodiversité dans l’océan Indien ou IRIMA sur les risques, ont d’ailleurs des actions ciblées sur les territoires d’outremer. L’agence a vocation à les accompagner.

La recherche comme outil de prospective pour les politiques publiques

Quel risque environnemental vous semble encore sous-estimé dans le débat public ?

E.C. : La thématique « One Health », qui vise à montrer les interactions entre les santés humaine, animale et écosystémique, est désormais bien identifiée. Preuve en est, le sommet international qui lui a été dédié à Paris en avril 2026. Pour autant, il y a un risque à ce que cela reste encore majoritairement du déclaratif. Nous aurons une véritable approche « One Health » quand nous arriverons à rendre interopérables toutes les données de santé animale, humaine et environnementale par exemple. Cela va demander du temps. L’enjeu « One Health » étant par définition à la croisée des disciplines, nous l’explorons d’ailleurs de façon inter-agences, avec les agences Recherche en santé portée par l’Inserm et Agralife portée par INRAE.

À quoi ressemblerait, selon vous, une politique publique réellement pilotée par la connaissance scientifique ?

E.C. : Je ne pense pas que la recherche puisse être l’unique pilote d’une politique publique. D’autres paramètres doivent être pris en compte, comme l’économie, la justice sociale… En revanche, il me paraît important que les résultats de la recherche ne soient pas purement et simplement ignorés. La science est un véritable atout pour accompagner nos décideurs en anticipant de futurs risques pour assurer l’habitabilité et la résilience de la société et des territoires. Ce serait dommage de s’en priver !

Paysage avec un lac et une forêt en arrière-plan
Lac de montagne en Ariège © Cyril FRESILLON / SETE / CNRS Images