Conventions citoyennes pour la sobriété numérique : le CNRS repolitise le numérique

Institutionnel

Depuis deux ans, des territoires pionniers accompagnés par le CNRS expérimentent une approche inédite : les conventions citoyennes pour la sobriété numérique. Inspiré du modèle des conventions pour le climat, ce dispositif associe scientifiques, collectivités et citoyens pour repenser collectivement les usages du numérique. 

Poids des Gafam1 , addiction aux réseaux sociaux, protection des données… Le numérique modifie complètement nos vies. Pourtant, il est rarement débattu de manière politique. « Nous l’avons vu avec les élections municipales. Le numérique est encore quelque chose de vécu comme obligatoire, dont on ne débat pas. Nous devons prendre conscience en tant que citoyens qu’il faut politiser les questions liées au numérique, dans le sens de les inviter dans le débat public », est convaincue Françoise Berthoud, ingénieure de recherche au CNRS2 , qui travaille depuis une vingtaine d’année sur les enjeux liés à l’impact du numérique sur l’environnement. Repolitiser le numérique, c’était l’objectif des conventions sur la sobriété numérique organisées dans le cadre du projet Altimpact porté par l’Ademe, le CNRS et Inria. Sur le modèle des conventions citoyennes pour le climat, ces conventions ont vu le jour dans cinq régions françaises. Grenoble (Isère), Lyon (Rhône), Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes) Veynes (Hautes-Alpes) et Angers (Maine-et-Loire) ont accueilli ces événements un peu particuliers, animés par des scientifiques. Elles reposaient sur une idée simple : demander à une vingtaine de citoyens de faire des propositions autour de la sobriété numérique à des institutions à vocation publique. 

En l’espace de deux ans, à un rythme de six sessions par convention, la science s’est ainsi immiscée dans le débat citoyen. « Nous avons entraîné des scientifiques un peu partout en France, que nous avons formés à l’animation de ces conventions. Cela n’a pas été difficile de trouver des volontaires, car nombre d’entre eux sont demandeurs de ce genre d’interactions avec la société civile », décrit Françoise Berthoud, porteuse du projet et qui a elle-même co-animé trois conventions citoyennes. Sur chaque territoire des conventions en question, une institution (collectivité, association ou lycée) s’engageait à présenter ses questionnements sur le numérique, ses actions déjà engagées en matière de sobriété numérique au sein de son cadre institutionnel, et ses demandes aux citoyens. Charge à eux ensuite d’en débattre lors des sessions de travail animées par les scientifiques. Les principales concernées n’interviennent dans la convention que pour se présenter et à la fin, pour entendre les propositions des citoyens. 

D’une convention citoyenne à l’autre          
L’expérimentation a débuté avec la métropole de Grenoble. « Nous ne nous voulions pas réduire la question du débat sur les impacts du numérique uniquement aux questions environnementales, mais l’élargir à ses impacts sociaux et sociétaux », justifie Laurent Deslattes, chargé de mission numérique au sein de la collectivité. « La loi nous laissait deux ans pour mettre en place une feuille de route. Nous avions commencé un travail avec plus d’une centaine de parties prenantes au cours duquel nous avons échangé avec Françoise Berthoud. Ce format nous a séduit, d’autant plus que nous avions déjà par le passé mené une convention citoyenne pour le climat », témoigne-t-il. Un succès pour la métropole, qui a déjà prévu de s’appuyer sur les préconisations énoncées par la vingtaine de citoyens pour la mise en place de sa feuille de route. « Une collectivité ne peut pas réglementer sur les pratiques numériques, d’autant que nombre d’entre eux se font dans le cadre privé, reconnaît Laurent Deslattes, mais elle peut fixer des cadres collectifs », reste-t-il persuadé.

  • 1 Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.
  • 2Au sein du laboratoire Grenoble Alpes recherche-infrastructure de calcul intensif et de données (CNRS / Inria / Université Grenoble Alpes) et du groupement de recherche et de service EcoInfo.
Un groupe de personnes consultant leur téléphone
Le développement du numérique est souvent considéré comme inévitable. Un présupposé que les conventions citoyennes sur la sobriété numérique visaient à démentir.© @camstejim / Unsplash

La métropole de Grenoble a été pionnière dans la mise en place du dispositif, mais d’autres conventions se sont depuis succédées. Laurent Eyraud-Chaume et Nathalie Rollo sont en charge de la gestion du Centre de ressources à Veynes, lieu d’accueil d’une autre convention citoyenne. Les scientifiques Didier Mallarino (CNRS1 ) et Philippe Marquet (Université de Lille) sont allés voir le Centre de ressources pour lui proposer de participer. « Quand on nous a proposé de rejoindre cette démarche, cela a raisonné en nous. Ici, les enjeux de sobriété numérique se couplent souvent avec ceux de la fracture numérique. Certains citoyens sont coupés des démarches administratives. Pour la plupart des participants, il y a ce constat que le numérique isole. Or, ce dernier doit aussi être l’occasion pour nous de nous questionner sur comment nous pouvons nous rassembler pour faire en sorte que l’information circule », décrivent les intéressés. 

Changer les pratiques personnelles

Ce constat, Damien Delacoux, un des participants bénévoles aux conventions citoyennes organisées à Grenoble, le partage aussi. « J’ai un peu le sentiment que nous sommes monopolisés par les Gafam. C’est tout bête, mais pour accéder à l’application l’identité numérique qui permet de s’identifier pour les services publics, il faut passer par le Playstore de Google, et donc avoir une adresse Gmail. C’est un peu la même chose avec la suite Microsoft, que nous utilisons pour nos tâches quotidiennes. Ce qui m’embête, c’est d’avoir un outil dont je n’ai plus la maîtrise », témoigne- t-il. La convention citoyenne a transformé ses pratiques numériques quotidiennes. « J’ai quitté les réseaux sociaux, je n’utilise plus de data avec mon téléphone lorsque je me déplace. Je consulte mes données lorsque je me connecte sur le wifi à la maison et c’est tout. Cette expérience m’a obligé à me questionner sur l’impact que le numérique a sur nos vies, de m’y sensibiliser de façon accélérée », reste-t-il persuadé. 

De la sobriété à la souveraineté numérique

D’autres structures ayant participé à une convention citoyenne ont été plus chanceuses. C’est le cas du collectif d’institutions culturelles grenoblois Les Verdoyantes, qui a obtenu 100 000 euros de fonds en répondant à un appel à projets de l’Ademe. Une somme qui va permettre de mettre en œuvre certaines actions proposées au cours des sessions de la convention, organisée à la suite de la première initiative menée au sein de la métropole.  « Des questions ont été soulevées, comme l’archivage de nos œuvres, l’emprise des réseaux sociaux dans nos activités, ou la gestion des données que nous produisons. Le moindre flyer pour annoncer un spectacle nous oblige à passer par des logiciels hégémoniques comme Photoshop dans nos actions de communication, etc. Pour éviter ce type d’écueil, les citoyens ont proposé des voies de frugalité et de mutualisation, avec par exemple des programmations artistiques orientées vers les imaginaires alternatifs au tout-numérique, jusqu’à repenser la communication dans la cité par la mobilisation de crieurs dans l’espace public », décrit Jérôme Villeneuve, le directeur du collectif, pour qui plusieurs questions se posent pour les structures culturelles sur le plan numérique.

  • 1Ingénieur de recherche à l’Institut Pythéas (Aix-Marseille Université / CNRS / Inrae / IRD) et EcoInfo.
Un smartphone sous Android
Les conventions citoyennes ont permis d'interroger, voire de changer les pratiques personnelles des participantes et participants.© @christianw / Unsplash

« L’exemple du recours systématisé à la LED pour l'éclairage scénique est intéressant. Elle permet clairement une baisse de la consommation énergétique dans les usages, de faire des économies d’énergies et assure un contrôle fin de l’éclairage, mais suppose des investissements massifs dans nos infrastructures et nos métiers, un entretien bien plus couteux au long cours et n’est pas sans externalités matérielles et énergétiques. En outre, pour la régie comme pour l’accueil, nous sommes dépendants des solutions Windows », décrit ce dernier, qui précise que le but de cette démarche de réflexion est « de revoir toute la chaîne de diffusion et de communication pour ne plus dépendre des Gafam ». Pour y parvenir, la salle de spectacle locale L’Hexagone a déjà recruté une designeuse aussi codeuse, dont la mission est de transformer la façon dont la structure culturelle utilise, compile, diffuse et archive ses propres données. Grâce à cette nouvelle approche, L’Hexagone espère ainsi être intégralement libérée des suites commerciales à l’horizon du mois de septembre 2026.

La science anime le débat politique

En effet, beaucoup des membres des Verdoyantes utilisent pour l’heure Microsoft 365, une solution payante et non-souveraine. « Nos mails, conversations, agendas et fichiers ne sont pas stockés localement, on ne sait pas où ils vont. Nous réfléchissons à mutualiser nos pratiques, en particulier les serveurs informatiques que nous aimerions savoir bien plus locaux et éco-gérés. Il faudrait que nous ayons un serveur qui héberge nos données sur le territoire français et soutenu par des environnements logiciels libres », évoque également le directeur. Des démonstrateurs devraient être mis en place dans les prochains mois afin de répondre à cette problématique. « Nous ne pouvons pas changer nos pratiques en six mois. Ce que nous proposons, c’est de dresser une feuille de route sur quatre ans », propose Les Verdoyantes. 

Au-delà des préconisations techniques, la démarche des conventions citoyennes a aussi été l’occasion de rappeler le rôle crucial que pouvait apporter le débat démocratique, appuyé par la science, au sein de la société. « De notre point de vue, la présence du CNRS et de l’Ademe a été déterminante. Nous avions besoin d’élaborer des recommandations sur notre territoire fondées à partir de constats scientifiques. Il nous semble que le CNRS est au bon endroit pour faire émerger ces questions territoriales. Nous pourrions imaginer à l’avenir des formats participatifs similaires, cette fois-ci sur les enjeux liés au logement, à l’eau, à l’énergie… L’approche scientifique et citoyenne permet de sortir des guerres politiques, de désamorcer des conflits, de sortir des jeux de rôles locaux au sein desquels nous nous sommes trop longtemps enfermés », jugent Laurent Eyraud-Chaume et Nathalie Rollo, qui estiment qu’à l’heure où nous faisons face à une crise de l’expertise dans l’opinion publique, « redonner le pouvoir au citoyen à travers la connaissance est devenu indispensable ». Un constat partagé par Françoise Berthoud. « Le plus important dans cette démarche, c’est peut-être d’avoir repolitisé ces questions. En ce sens, cette démarche est réussie », estime l’ingénieure. 

Un homme travaille à son ordinateur sur le logiciel Photoshop
Les organisations bénéficiaires d'une convention citoyenne ont souvent changé leurs méthodes de travail pour adopter des solutions numériques libres et gratuites.© hitesh0141 / Pixabay

Le CNRS forme les étudiantes et étudiants de demain à la sobriété numérique

En plus des conventions citoyennes, le CNRS a monté à l’été 2025, dans le cadre du programme Altimpact et aux côtés de l’Ademe et de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), un réseau de référents sobriété numérique dans l’enseignement supérieur et de la recherche. Composé pour l’heure d’une cinquantaine d’établissements, ce réseau vise un objectif clair : « former à la sobriété numérique les nouvelles générations d’étudiants de toutes disciplines, dont des ingénieurs informatique », assure Jean-Marc Pierson, directeur de l’Institut de recherche en informatique de Toulouse1  et porteur du projet pour le CNRS.

Ce réseau développe, dans ses établissements, la sensibilisation à la sobriété numérique à travers l'organisation d'ateliers, et la diffusion et la valorisation d’une exposition à la sobriété numérique. Il vise en outre à déployer et diffuser des formations à destination des étudiants et des personnels via des contenus en accès libre (MOOC Impacts environnementaux du numérique, formation continue et parcours de formation, banque d’activités et modules d’e-learning…). L'évaluation des connaissances sur cette thématique est également abordée via des outils clés en main sur ces plateformes.

« Ce réseau a vocation à devenir un acteur majeur et incontournable sur la sobriété numérique dans l’ESR », conclut Jean-Marc Pierson.

  • 1CNRS / Toulouse INP / Université de Toulouse.