Coopérations scientifiques : pourquoi l’Inde devient incontournable

Institutionnel

À l’heure où se prépare l’India AI Impact Summit 2026—auquel le CNRS participera—Gilles Alcaraz, nouveau directeur du bureau de représentation dans le pays, décrypte les enjeux stratégiques du sommet, ainsi que l’évolution des collaborations du CNRS en Inde. 

L’AI Impact Summit qui se tiendra du 19 au 20 février 2026 à New Delhi réunira de nombreux chefs d’État, dont Emmanuel Macron. Quels en sont les principaux enjeux ?

L’année dernière, la France avait organisé l’AI Action Summit, plutôt centré sur les questions éthiques, sociales et les implications économiques de l’IA. Les discussions portaient surtout sur les problèmes liés aux inégalités, à la désinformation, à la fracture numérique, ainsi qu’aux inégalités Nord-Sud. À New Delhi, le mot « impact » marque la volonté de passer du dialogue à l’action, avec une vision claire : l’intelligence artificielle doit profiter à l’humanité dans son ensemble. 

L’idée est de construire une intelligence artificielle durable. Les organisateurs indiens ont structuré ce sommet en trois « sutras », que j’appelle les trois P : peuples, planète et progrès. Pour « peuple » : respecter la diversité, la dignité humaine et faire que l’IA soit inclusive pour tous. Pour « planète » : promouvoir une IA durable afin de protéger notre environnement. Pour « progrès » : faire en sorte que les bénéfices liés au développement de l’IA soient partagés équitablement par l’ensemble de la société. L’objectif du sommet, tel que conçu par le gouvernement indien, est de passer des idées à des applications concrètes en s’assurant que l’IA serve l’humanité de manière équitable, inclusive et responsable.

Pour l’Inde, prise entre plusieurs grandes puissances dans la course à l’intelligence artificielle, quels sont les enjeux spécifiques, notamment en matière de modèles d’IA générative et d’infrastructures ? Existe-t-il une stratégie particulière portée par Narendra Modi ?

L’Inde veut se placer sur une trajectoire de nation technologique et elle compte pour cela sur l’IA en attirant massivement des investissements étrangers. Fidèle à sa politique de non-alignement, le pays refuse de se laisser distancer, tout en composant avec les grandes puissances. Le pays investit massivement dans l’IA, non seulement pour réduire sa dépendance aux technologies étrangères, mais aussi pour garantir que le progrès attendu profite à tous - près d’un milliard et demi d’habitants. L'IA pour le langage constitue l'un des enjeux majeurs en Inde. Il existe en effet 22 langues officielles et des centaines de dialectes. L’Inde compte sur l’IA pour faciliter la communication et l'accès aux services pour tous. Elle ambitionne de ne pas être seulement consommatrice et dépendante d’autres pays, mais d’être à la manœuvre et développer sa propre IA générative. L’Inde attache beaucoup d’importance à sa souveraineté technologique, tel que l’illustre son initiative du "Make in India »1  et tout ce qui pourra être fait en Inde sera important pour le pays. 

  • 1Make in India est une initiative du gouvernement indien visant à encourager les entreprises à concevoir, fabriquer et assembler leurs produits en Inde, tout en stimulant les investissements dédiés au secteur manufacturier.

Comment le CNRS participe-t-il à ce sommet ?

L'IA Impact Summit est un sommet international auquel sont conviés les acteurs majeurs de l'IA tels que Sam Altman (PDG d'OpenAI), Jensen Huang (fondateur et PDG de Nvidia) ou encore Arthur Mensch (Fondateur et PDG de Mistral AI) pour n'en citer que quelques-uns. 

Le CNRS, en tant qu'organisme de recherche, pèse pour 26 % des copublications avec l'Inde dans le domaine de l'IA. Dans ce cadre, Antoine Petit participera à un panel international autour du thème "Exploiter l'IA pour accélérer la science de pointe, favoriser la collaboration scientifique et traduire les avancées en progrès mondiaux partagés par tous". Le PDG interviendra également en amont du sommet lors de l’événement RUSH (Rencontres universitaires et scientifiques de haut niveau), un atelier satellite organisé par l’ambassade de France en Inde dédié à célébrer la coopération franco-indienne. Cet événement réunira les grands organismes de recherche et universités françaises collaborant avec l’Inde. L’intelligence artificielle y sera au cœur des échanges, notamment dans le domaine de la santé globale, avec l’inauguration d’une IRM portable (issue du Make in India et enrichie par une IA française), ainsi que le lancement du Centre franco-indien de l’IA en santé globale. Antoine Petit présentera également le centre AISSAI – AI for Science – Science for AI que le CNRS a mis en œuvre et qui suscite l’intérêt de nombreux partenaires étrangers. 

2026 est l’année franco-indienne de l’innovation, le pays se distingue par une innovation très pragmatique, marquée par le concept d’innovation frugale (« jugaad »), et par un investissement dans le développement technologique majeur, notamment autour de Bangalore, qui pèse fortement dans son économie et qui sera impacté par l’IA. Pour autant, Le pays investit relativement peu dans la R&D (de l’ordre de 0,65 % de son PIB). Comment la recherche indienne est-elle organisée et quelles sont ses priorités scientifiques ?

L’Inde, avec une population d’environ 1,5 milliard d’habitants, occupe aujourd’hui la quatrième place mondiale en termes de PIB. Le pourcentage du PIB alloué à la R&D peut sembler faible de prime abord, mais en volume, il demeure considérable du fait de la taille du pays et surtout de sa population. L’Inde se place d'ailleurs au 3ème rang des nations pour ce qui est de la production scientifique, avec 6 % de la production scientifique mondiale, bien après la Chine (27 %) et les Etats-Unis (13 %) — et 4ème si on considère l’Europe (18 %). 

Son écosystème de la recherche reste complexe car il implique de nombreux guichets : ministères, agences de financement, organismes autonomes, universités publiques et privées, ainsi que le secteur privé. Chaque entité dispose de ses propres financements, ce qui rend l’ensemble fragmenté. Des réformes sont attendues dans les années à venir pour donner plus de cohérence, et l’Inde prévoit d’augmenter notablement ses investissements en R&D. Parmi les grandes priorités figurent l’intelligence artificielle, les technologies quantiques, l’économie bleue, l’hydrogène décarboné, la défense et la santé pour tous, enjeu particulièrement majeur eu égard à l’importance de la population.

Le CNRS a ouvert un bureau de représentation en Inde en 2011. Quelles sont les principales implantations et collaborations de l’organisme dans le pays ?

L’Inde est une nation qui a toujours produit de très bons scientifiques, et la coopération scientifique entre nos deux pays est ancienne et s'inscrit dans une longue tradition d’excellence. 

Dans le domaine des sciences humaines et sociales, le CNRS est présent en Inde aujourd’hui à travers deux UMIFRE1  : le Centre des sciences humaines de Delhi, créé en 1980, et l’Institut français de Pondichéry, inauguré en 1955, opérés tous deux par CNRS Sciences humaines & sociales et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Ces centres constituent des points d’observation essentiels de l’évolution du pays. 

L’Institut français de Pondichéry, centré sur les sciences humaines, dépasse le strict cadre des SHS, avec des travaux en indologie, en palynologie, en géomatique, devant faire appel à de l’imagerie satellitaire et à l’intelligence artificielle. Tous les instituts du CNRS sont représentés à des degrés divers. Les mathématiques occupent une place importante, car l’Inde possède une école très performante dans ce domaine. Le laboratoire international ReLax (IRL), par exemple, sert de hub d’échanges entre mathématiciens français et indiens. En biologie, MIRA et BPRI sont des réseaux (IRN) particulièrement actifs dans le domaine des maladies infectieuses. Il existe également plusieurs projets (IRP) en chimie, notamment dans le domaine des matériaux (LAFICS2, NAMASTE, APONAMA), mais également en ingénierie (MEGATRON) et en physique (DynoutSys). Au total, les instituts du CNRS soutiennent une quinzaine de coopérations structurées avec l’Inde, ce qui à mon sens est encore insuffisant. 

hhL'International Research Laboratory ReLaX, situé à Chennai, est dédié à la recherche en informatique théorique, ses applications et ses interactions avec les mathématiques. © CMI

Dans quels domaines les scientifiques indiens souhaitent-ils renforcer leurs collaborations avec le CNRS ?

On observe actuellement de nombreuses demandes concernant les matériaux semi-conducteurs, lien avec la préoccupation de souveraineté technologique du pays et son souhait de réduire sa dépendance extérieure. L’IA et le quantique suscitent également beaucoup d’intérêt, tout comme les technologies de la défense et du spatial. Je citerai pour exemple la mission satellitaire Trishna (Thermal infraRed Imaging Satellite for High-resolution Natural resource Assessment) qui devrait être lancée cette année. Portée principalement par le CNES et l'agence spatiale indienne ISRO, cette mission vise à observer la surface terrestre dans le domaine thermique, avec une résolution et une fréquence de revisite inégalées. CNRS Terre & Univers y participe activement, notamment via le Centre d'études spatiales de la biosphère (CESBIO), UMR CNRS à Toulouse. Les retombées scientifiques et sociétales de la mission Trishna seront importantes, notamment en matière de gestion de l'eau en agriculture ou pour l'étude de microclimats urbains, pour n'en citer que quelques-uns.

L'Inde affirme également sa volonté de se lancer dans la course aux technologies quantiques avec la National Quantum Mission (NQM), une mission nationale approuvée en 2023. Son objectif ? Stimuler la R&D scientifique et industrielle, créer un écosystème dynamique et innovant, et positionner le pays comme un acteur majeur dans ce domaine, à court terme.

ffCréé en 1955, l’Institut français de Pondichéry est l’une des plus grandes UMIFRE existantes. © IFP

Vous avez pris vos fonctions à New Delhi depuis six mois. Quel regard portez-vous sur cette expérience, sur votre mission et sur l’évolution actuelle des coopérations scientifiques entre la France, l’Europe et l’Inde ?

L’Inde est un pays d’une diversité et d’une richesse culturelle extraordinaires, qui surprend chaque jour. La société m'apparait souvent complexe mais aussi profondément humaine. Dans toutes les rencontres que je fais, cette dimension humaine est centrale. Pour un Européen, les repères peuvent être différents, car les codes sociaux ne sont pas toujours les mêmes. Cela demande une forte capacité d’adaptation, et c’est une expérience dont je tire beaucoup d’enseignements au jour le jour.

En tant que représentant du CNRS en Inde, ma mission est simple : renforcer la place de l’Inde dans le réseau des coopérations internationales du CNRS. L'internationalisation de la recherche est un levier essentiel de progrès car elle permet d'accroitre les connaissances en favorisant les échanges d'idées, la mobilité des talents autour de questions scientifiques fondamentales et complexes. Elle est aujourd’hui essentielle pour aborder des enjeux globaux et maximiser l'impact de la recherche. Les modes de coopération changent, tout comme les priorités scientifiques, les financements et les thématiques stratégiques, aussi bien du côté français et européen que du côté indien. Mon rôle est d’être attentif à cela et de relayer ces évolutions aux communautés scientifiques des deux pays. Cela implique une approche à la fois stratégique et opérationnelle afin de développer et de faciliter les coopérations du CNRS. 

Aujourd’hui l’Inde occupe une place majeure dans le paysage scientifique mondial. Notre collaboration avec les multiples acteurs de la recherche indienne mérite d’être amplifiée et davantage structurée sur le long terme. Face à des ressources limitées et des priorités thématiques nationales en constante évolution, il est nécessaire de faire des choix éclairés. Pour moi, l’Inde n'est pas seulement un partenaire stratégique qu'il faut considérer, mais une promesse pour l'avenir. Son poids démographique et géographique en fait un acteur appelé à jouer un rôle de plus en plus important sur la scène mondiale. Ce constat est d’ailleurs partagé à l’échelle européenne : l’Inde et l’Union européenne ont très récemment renforcé leurs liens scientifiques et technologiques, dans le cadre d’un accord de libre-échange plus large. Cette collaboration illustre l’alignement croissant des deux puissances sur les enjeux technologiques, un signal fort pour les années à venir. L'année 2026 marque d'ailleurs le lancement officiel de l'Année de l'innovation Inde-France. La présence de la France au sommet de l'IA (IA Impact Summit) de New Delhi en est l'illustration et marque cette volonté d'intensifier les partenariats stratégiques avec l’Inde dans les domaines de l’innovation, de l’intelligence artificielle et des technologies futures. 

L’enjeu est considérable, mais il s’agit de construire cette relation dans le respect et la durée. C’est un pays dans lequel il est important d’investir.

  • 1Le réseau des Unités mixtes des instituts français de recherche à l’étranger comprend 27 centres de recherche répartis, avec leurs antennes, dans près de 40 pays sur tous les continents. Ces instituts de recherche sont placés sous la cotutelle du ministère français chargé des Affaires étrangères et du CNRS.

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