En Polynésie française, la recherche soutient la transition énergétique
Énergie thermique marine et système à hydrogène : le CNRS, l’Université de la Polynésie française et les acteurs locaux co-construisent des innovations cruciales pour la souveraineté énergétique et les ambitions écologiques du pays.
Les territoires d’Outre-mer peuvent compter sur la recherche pour appuyer leur transition énergétique. « Nous passons à la vitesse supérieure, cela convainc beaucoup de monde », se réjouit Gaston Tong Sang, le maire de Bora Bora, en Polynésie française, ancien Président de cette collectivité d’Outre-mer. Il travaille avec le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et l’Université de la Polynésie française (UPF) pour mener à bien la transition énergétique de son île.
La transition énergétique s’avère ardue dans les Outre-mer. Ces territoires, souvent insulaires et non raccordés à un réseau électrique plus global, dépendent pour beaucoup de l’approvisionnement en carburants fossiles par bateau. C’est le cas de la Polynésie française, composée de 118 îles non interconnectées entre elles. Malgré tout, le pays affiche des objectifs ambitieux : 75% d’énergie renouvelable dans sa production électrique à l’horizon 2030 selon sa Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE).
Les enjeux sont majeurs : atténuer le changement climatique, dont l’effet sur la hausse du niveau de la mer plonge déjà plusieurs îles du Pacifique dans l’eau, et résister à d’éventuelles hausses de prix du marché des hydrocarbures, par ailleurs au cœur de tensions géopolitiques.
La science en appui de la transition énergétique
La science accompagne ce défi. Le CNRS a structuré le Groupement de recherche (GDR)1 Transition Énergétique en Polynésie Française (TranPolyn) afin de fédérer une communauté pluridisciplinaire de recherche en appui de cette transition. Il réunit des scientifiques des laboratoires du CNRS et de l’UPF avec des compétences dans des domaines de la chimie, des sciences des matériaux, des sciences de l'ingénierie et des systèmes ainsi que des sciences humaines et sociales. Le but : « aider la Polynésie française à gagner en souveraineté énergétique et à réduire son bilan carbone », résume Abdelilah Slaoui, responsable de la Cellule Energie du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et initiateur du GDR-CNRS Tranpolyn.
Les projets visent à répondre aux spécificités de la Polynésie française. L’un d’eux, un système de production d’électricité à énergie thermique marine prévu pour Bora Bora, « fonctionne particulièrement bien en Polynésie française où les eaux de surface sont chaudes », précise Abdelilah Slaoui. Des scientifiques de l’UPF et du CNRS travaillent avec l’entreprise française Akuo sur ce système qui dépasse pour la première fois le stade du prototype. Il produit une électricité renouvelable et constante en exploitant la différence de température entre les eaux profondes et de surface. L'entreprise, qui a conceptualisé le projet, est convaincue des apports de la recherche : « nous voulons être clairs et transparents sur l’impact de la technologie sur l’environnement, ce qu’étudient les chercheurs. De plus ce projet est une mine de renseignements pour la science fondamentale et appliquée, par exemple en termes de valorisation de l’eau froide puisée, qui est pure et riche en nutriments », explique Jean Ballandras, directeur Affaires Publiques d’Akuo.
Le GDR Tranpolyn développe aussi un autre projet de génération d’électricité renouvelable, au format modulaire, particulièrement adapté à la multiplicité des îles polynésiennes. Le système prend l’apparence d’un conteneur, des panneaux solaires couvrent le toit et à l’intérieur se trouve un dispositif de production d’hydrogène gràce à l’eau et l'énergie solaire2 . Il répond à des besoins locaux : « Nous avons conçu le dispositif complet qui améliore la capacité de production d’énergie et qui s’adapte au climat polynésien, très humide », explique Abdelilah Slaoui. Un démonstrateur capable d’alimenter environ 5 maisons est installé à l’Université de Polynésie française. Les chercheurs travaillent à associer plusieurs modules afin d’anticiper des besoins industriels.
S’intégrer dans le contexte polynésien
Et pour savoir comment intégrer au mieux ces technologies dans les contextes sociaux et culturels polynésiens, « le GDR a fait le choix de bien intégrer les dimensions sociales, culturelles et politiques de la transition énergétique », précise Camille Mazé-Lambrechts, directrice de recherche CNRS, membre du GDR Tranpolyn et titulaire de la chaire Outre-mer & changements globaux à Sciences Po. Il s’agit de connaître les besoins énergétiques en fonction des îles, de prendre en compte les sites et éléments naturels sacrés en Polynésie française ou encore d’étudier des dimensions politiques et géostratégiques.
Par ailleurs, l’implication de la recherche académique facilite la recherche de financements pour des infrastructures énergétiques. « Cela rassure nos interlocuteurs au niveau européen, c’est une garantie intellectuelle », précise le maire de Bora Bora, Gaston Tong Sang. « Le GDR Tranpolyn, adossé à la force de frappe du CNRS, favorise également l’obtention de financements de l’Agence nationale de recherche », ajoute Abdelilah Slaoui. Les besoins de financement sont majeurs dans les territoires ultramarins au regard des ambitions affichées et des contraintes structurelles.
Ces solutions adaptées à la Polynésie française « pourront servir à de nombreuses autres îles dans le monde qui partagent les même problématiques, nous travaillons sur des demandes de financement en commun avec l’Australie, les îles Fidji, la Nouvelle-Zélande, Hawaï… », précise Abdelilah Slaoui. L’heure est à la construction.
- 1Les groupements de recherche (GDR) rassemblent les communautés scientifiques autour de thèmes communs et offrent un cadre privilégié d’échanges au profit de la production de connaissances.
- 2L’hydrogène est stocké dans un réservoir et de l’électricité peut être restituée au besoin via une pile à combustible.
Le CNRS renforce ses liens avec la Polynésie française
Le CNRS, déjà associé à la Polynésie français à-travers une convention-cadre et implanté sur le territoire avec le laboratoire CRIOBE1 , continue de renforcer son action. Il vient de créer en Polynésie française une nouvelle zone atelier nommée Z’API. Les zones ateliers du CNRS constituent des sites de recherches interdisciplinaires inscrits sur le temps long. Portée par un consortium de scientifiques et de la société civile, Z’API vise à co-concevoir une recherche capable de répondre aux principaux défis environnementaux et sociétaux de la Polynésie française.
- 1Le laboratoire CRIOBE, destiné à l’étude des récifs coralliens, est une unité d’appui à la recherche de l’EPHE – PSL, de l’Université Perpignan Via Domitia et du CNRS, implantée à Perpignan, et en Polynésie française, avec un bureau de représentation à Paris.