Entre injonction de souveraineté et impératifs environnementaux, le défi européen des terres rares
Les terres rares, des métaux pourtant critiques pour la transition énergétique et numérique, sont aujourd’hui largement importés de pays tiers. Alors que l’Union européenne se saisit progressivement de l’enjeu stratégique de leur approvisionnement, la science contribue à éclairer les politiques publiques, partagées entre injonction de souveraineté et impératifs environnementaux.
« Les terres rares ne constituent pas seulement un défi industriel, mais aussi un défi de recherche et d'innovation », expose Alexandra Hild, membre du cabinet d’Ekaterina Zaharieva, commissaire européenne en charge des start-ups et de la recherche. Ce défi était au cœur de l’événement organisé par le bureau du CNRS à Bruxelles le 10 juin 2026 pour explorer les enjeux autour de la souveraineté européenne pour l’approvisionnement de ces métaux critiques.
Ingrédients essentiels des aimants de grande puissance pour les moteurs des voitures électriques ou des écrans LED des appareils électroniques, les terres rares sont indispensables à la transition énergétique et numérique européenne. Or, elles sont aujourd’hui largement importées de pays tiers. En premier lieu de Chine, qui contrôle 60 % de la production et 90 % de la capacité de raffinage mondiales.
L’approvisionnement en terres rares constitue donc un enjeu stratégique pour l’Union européenne. Et la situation devient de plus en plus pressante : selon les prévisions, la demande du Vieux Continent pourrait être multipliée par 6 d’ici 2030. « Ces questions sont désormais au cœur des débats européens sur la souveraineté, la sécurité, la résilience et les transitions environnementale, énergétique et numérique », récapitule Alain Schuhl, directeur général délégué à la science du CNRS.
Effervescence législative et réglementaire
Un sentiment d’urgence qui se traduit par une effervescence législative et réglementaire. En 2024, l’Union européenne adopte le Règlement sur les matières premières critiques (CRM Act). Il est suivi, en décembre 2025, par le plan RESourceEU présenté par la Commission européenne.
Ces textes marquent un point de bascule. « Pour la première fois, nous avons déclaré qu’un de nos objectifs politiques était de disposer d’une capacité de production non pas pour être autosuffisants, mais pour résister aux chocs », salue Joan Canton, en charge des industries à forte intensité énergétique et des matières premières à la Direction générale du marché intérieur, de l'industrie, de l'entrepreneuriat et des PME (DG GROW) de la Commission européenne.
Ancrer les discussions sur un socle solide grâce à la science
Alors que la stratégie européenne sur les matières premières critiques commence à se structurer, l’apport de la recherche est essentiel. Dans ce contexte, l’Expertise scientifique collective (ESCo) du CNRS sur les terres rares, publiée en novembre 2025 et présentée à l’événement bruxellois du 10 juin, constitue un point d’entrée. Pour Alain Schuhl, « la science fournit des connaissances indépendantes et rigoureuses, fondées sur des données factuelles ». Ne relevant « ni d’une opinion, ni d’une prise de position politique », elles permettent d’ancrer la discussion sur un socle solide et d’éclairer l’élaboration des politiques européennes.
L’ESCo, qui vise à établir l’état des connaissances scientifiques sur l’utilisation des terres rares tout au long de leur cycle de vie et à explorer les perspectives en termes de sobriété, recyclage et productions alternatives, offre des pistes de réflexion utiles aux législateurs. Elle pose notamment la question de l’articulation entre injonctions de souveraineté et impératifs environnementaux. Un enjeu majeur, alors que le développement de projets industriels liés aux terres rares sur le Vieux continent, en particulier la relocalisation de mines, est au cœur des ambitions des instances européennes. Plusieurs décennies après la fermeture de ces sites industriels, évaluer les risques de dégradation environnementale, mais également recueillir l’assentiment des populations riveraines constitueront des étapes indispensables.
L’exemple de la mine de Kiruna
Pour limiter cet impact, l’optimisation des procédés d’extraction fait justement partie des options mises sur la table par les scientifiques. « Nous devons passer d’une logique d’extraction mono-produit à une logique de valorisation intégrale des ressources », souligne Émilie Janots, enseignante-chercheuse à l’université Grenoble-Alpes au sein de l’Institut des sciences de la Terre1 . « Dans l’industrie minière telle qu’elle est conçue aujourd’hui, on met en place un projet gigantesque pour une seule substance. Il faut opérer un changement de mentalité. »
Et la géologue de citer l’exemple de la mine de Kiruna, en Laponie suédoise, identifiée comme un gisement prometteur. « Ce qui est nouveau ici, c’est qu’on a la possibilité d’extraire non seulement le fer, comme minerai principal, mais également des terres rares et du phosphore », détaille Émilie Janots.
- 1laboratoire CNRS/IRD/Université Grenoble-Alpes/Université Savoie Mont-Blanc
Investir dans la science
La sobriété d’usage, le recyclage via la « mine urbaine »1 et la revalorisation des déchets miniers, ou encore la substitution des terres rares par d’autres métaux constituent d’autres « pistes solides, mais nous devons continuer à investir dans la science », plaide Cyril Robin-Champigneul, en charge de la transformation industrielle à la Direction générale pour la recherche et l’innovation (DG RTD) de la Commission européenne. Les nouvelles connaissances issues de la recherche pourront alors « clarifier les enjeux, mettre en évidence les compromis et garantir que les décisions soient prises dans l’intérêt supérieur de la société », conclut Alain Schuhl.
- 1Les « mines urbaines » représentent les déchets des dispositifs électroniques, des éoliennes marines, etc. Elles sont au cœur de stratégies industrielles.
Le défi européen des terres rares : chiffres-clés
90 % de la capacité de raffinage des terres rares est contrôlée par la Chine
Jusqu’à 600 kg de néodyme sont nécessaires pour les aimants permanents de certaines éoliennes
La demande européenne en terres rares pourrait être multipliée par 6 d’ici 2030
10 % de la consommation annuelle européenne doit être fournie par des gisements européens d’ici 2030, selon les objectifs fixés par le Règlement sur les matières premières critiques (contre moins de 1 % aujourd’hui)