Entretien — Où en est la gouvernance internationale de l’océan après l’UNOC-3 ?
Entrée en vigueur de l’accord sur la haute mer, adoption d’un Ocean Act européen, lancement de nouvelles initiatives scientifiques : l’océan s’impose comme un enjeu de gouvernance internationale. Décryptage des grandes dynamiques à l’œuvre après l’UNOC-3 avec Joachim Claudet, conseiller Océan du CNRS.
A retenir pour agir
- L’UNOC-3 a relancé la gouvernance internationale de l’océan, en plaçant la science au cœur des discussions diplomatiques.
- L’Union européenne renforce son action avec un Ocean Act, visant à mieux intégrer l’océan dans ses politiques environnementales, énergétiques, économiques et industrielles.
- La première COP Océan devrait se tenir fin 2026 ou début 2027 aux Nations unies, pour organiser la mise en œuvre du traité BBNJ.
- De nouveaux débats émergent, notamment autour de la géo-ingénierie marine et de son encadrement.
- Pour les États comme pour les institutions publiques, la période qui s’ouvre est décisive : c’est maintenant que se structurent les règles, les instruments scientifiques et les coopérations qui orienteront la gouvernance de l’océan pour les prochaines décennies.
La 3e conférence des Nations unies sur l’océan (UNOC-3) a marqué un moment important pour la gouvernance internationale de l’océan. Où en est-on aujourd’hui et quelle dynamique a-t-elle insufflée ?
Joachim Claudet : L’UNOC-3 a d’abord été précédée d’une conférence scientifique internationale consacrée à l’océan et à sa durabilité, le One Ocean Science Congress (OOSC) coorganisé par le CNRS et l’Ifremer, qui a constitué un véritable succès. L’événement a réuni plus de 2 000 scientifiques provenant de plus de 110 pays, issue de nombreuses disciplines. Cette communauté s’est mobilisée pour produire des recommandations scientifiques qui ont nourri les débats et les engagements de l’UNOC-3 par les Etats. Cela montre que les scientifiques peuvent participer au débat public tout en restant strictement ancrés dans les faits et dans la méthode scientifique. S’intéresser à la durabilité de l’océan revient nécessairement à aborder des choix de société, mais cela ne signifie pas prendre position au sens partisan du terme.
La dimension scientifique a d’ailleurs été particulièrement visible pendant l’UNOC-3 elle-même : une partie des scientifiques présents à l'OOSC en amont sont restés et ont participé aux nombreux événements organisés pendant la conférence.
C’est aussi la première fois qu’une conférence scientifique d’une telle ampleur était organisée en amont d’une conférence intergouvernementale sur l’océan. L’initiative commence d’ailleurs à faire école. La Our Ocean Conference, créée par l’ancien secrétaire d’État américain John Kerry et organisée chaque année, a décidé d’organiser elle aussi une conférence scientifique en amont de son édition 2025 au Kenya, en s’inspirant directement de ce modèle.
Mais l’un des résultats les plus importants de l’UNOC-3 concerne sans doute l’accélération de la ratification de l’accord BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction). Beaucoup d’observateurs estiment que sans l’UNOC-3 et la forte mobilisation française pour placer cet accord au cœur de l’agenda politique, il n’aurait probablement pas été possible d’atteindre une entrée en vigueur aussi rapide. L’accord a été mis en œuvre le 17 janvier 2026. C’est une avancée majeure, rendue possible notamment grâce au rôle important joué par la diplomatie française et la mobilisation scientifique.
Enfin, l’UNOC-3 a également servi de rampe de lancement à plusieurs initiatives structurantes, comme l’IPOS (International Platform for Ocean Sustainability), qui finalise actuellement des retours à des demandes adressées par différents États par exemple en apportant un appui aux pays qui souhaitent adapter leur droit national pour mettre en œuvre l’accord BBNJ. Un siège est prévu pour la Coalition des Institutions Scientifiques au sein du comité directeur d’IPOS, dont la présidence est assurée par le CNRS à travers son conseiller Océan.
La dynamique lancée par l’UNOC-3 est forte et les discussions autour de l’UNOC4 ont déjà commencé. La conférencese tiendra en 2028 et sera coorganisée par la Corée du Sud et le Chili. L’UNOC s’impose désormais comme un rendez-vous central de la gouvernance internationale de l’océan.
Le CNRS a récemment publié deux position papers afin de nourrir les discussions autour de le European Ocean Act. De quoi s’agit-il ?
Le European Ocean Act est une avancée très importante et il faut s’en réjouir. Il marque le retour de l’océan au centre des priorités européennes.
Concrètement, ce texte vise à renforcer la cohérence des politiques européennes relatives à l’océan. Il prévoit notamment de revisiter et d’harmoniser plusieurs directives existantes afin de les renforcer. C’est le cas par exemple de la directive-cadre « Stratégie pour le milieu marin », qui définit les indicateurs permettant d’évaluer le bon état écologique des écosystèmes marins. Le European Ocean Act doit permettre de remettre ces instruments à jour et de renforcer les moyens qui y sont consacrés. La proposition de l’Ocean Act de la Commission Européenne serait prévue pour fin 2026.
Deux position papers ont été produits par le CNRS dans ce contexte : l’un consacré à l’European Ocean Act lui-même, l’autre à l’European Ocean Observation Initiative qui vise à doter l’Union d’une gouvernance robuste, fondée sur des observations de long terme, des infrastructures de recherche européennes et des données ouvertes, traçables et harmonisées.
Au-delà de ces instruments, l’un des objectifs centraux de l’Ocean Act est de favoriser l’intégration de l’océan dans l’ensemble des politiques publiques européennes. L’océan ne doit plus être traité uniquement dans le cadre des politiques maritimes : il doit aussi être pris en compte dans les politiques énergétiques — par exemple avec le développement de l’éolien en mer — mais aussi dans les politiques environnementales, économiques, industrielles ou climatiques.
Pour les institutions scientifiques comme le CNRS, ce cadre européen constitue également un levier de mobilisation. Il permet d’affiner les messages, d’aligner les ambitions scientifiques avec les priorités européennes et de renforcer la structuration de la recherche autour des enjeux océaniques.
Dans cette dynamique, un European Ocean Board est également en cours de constitution. Il s’agira d’un conseil consultatif chargé de formuler des avis sur les politiques européennes liées à l’océan. Le CNRS y a présenté sa candidature. Si cet organe voit le jour avec des prérogatives solides, il pourrait jouer un rôle important dans l’orientation des politiques européennes.
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Quels sont les grands rendez-vous internationaux autour de l’océan à venir ?
Plusieurs échéances importantes se dessinent.
L’UNOC-3 a notamment servi de tremplin pour la mission internationale Neptune, qui doit devenir une entité juridique à part entière. Son lancement officiel est prévu le 8 juin 2026. Le CNRS est impliqué dans cette initiative, notamment au sein de son conseil scientifique. L’objectif est d’explorer l’océan — en particulier la haute mer et les grands fonds marins — à travers des partenariats publics-privés.
Un autre rendez-vous majeur sera donc la première conférence des parties de l’accord BBNJ, qui devrait se tenir fin 2026 ou début 2027 aux Nations unies à New York. Nous l’avons abordé, cet accord constitue une avancée considérable pour la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité en haute mer. Il faut rappeler que la haute mer représente près de la moitié de la surface de la planète. Dans le contexte actuel, marqué par les fragilités du multilatéralisme, l’adoption et la mise en œuvre de cet accord constituent un signal particulièrement important.
Certains parlent déjà de cette conférence comme de la première « COP Océan ». L’enjeu sera d’aller au-delà des mécanismes formels de l’accord BBNJ — qui repose sur quatre piliers — pour encourager les États à mieux articuler les différents instruments internationaux existants. Plusieurs organisations disposent déjà de prérogatives sur la haute mer, comme l’Organisation maritime internationale ou les organisations régionales de gestion des pêches. Il s’agira donc d’assurer une meilleure cohérence entre ces différents cadres.
Les 4 piliers de BBNJ
- Ressources génétiques marines et partage des bénéfices
- Aires marines protégées et outils de gestion par zone
- Évaluations d’impact environnemental des activités en haute mer
- Renforcement des capacités et transfert de technologies marines pour les États, notamment les pays en développement
Quels sont aujourd’hui les grands sujets émergents ou les questions qui suscitent le plus de débats autour de l’océan ?
Parmi les sujets sensibles figure la question de la géo-ingénierie marine. Un événement consacré aux solutions de décarbonation fondées sur l’océan et organisé le 18 mars au ministère de la Mer par le CNRS, la Plateforme Océan & Climat et le Ministère de la Mer abordera notamment ce thème. Cette question suscite de plus en plus d’attention car certains programmes expérimentaux commencent à émerger parfois sous l’impulsion d’acteurs privés. Pourtant, les risques associés à ces approches restent encore mal évalués.
Une table ronde sera ainsi consacrée aux enjeux scientifiques et politiques de la géo-ingénierie marine : les risques potentiels, le besoin de renforcer la recherche scientifique dans ce domaine et la nécessité d’être particulièrement vigilant face aux expérimentations in situ, qui pourraient produire des effets en cascade dans les écosystèmes marins.
Les discussions porteront également sur les possibilités de décarbonisation liées à l’océan, un champ qui suscite à la fois de fortes attentes et de nombreuses interrogations scientifiques.