Le CNRS, pionnier de la parité en recherche depuis 25 ans
En 2001, le CNRS créait la Mission pour la place des femmes, première structure française consacrée à l’égalité femmes-hommes. À l’occasion de la Journée des femmes et filles en science, la directrice de la mission revient sur les principales avancées de l’égalité professionnelle au CNRS.
En 2001, la Mission pour la place des femmes (MPDF) voit le jour. Dans quel contexte émerge-t-elle ?
Elisabeth Kohler : Les années 1990 marquent un tournant sur la question des droits des femmes. En 1999, la France adopte la loi sur la parité, alors que les enjeux de l’égalité femmes-hommes s’institutionnalisent. La promotion de l’égalité est désormais portée à l’intérieur des institutions, que ce soit à l’échelle française, européenne ou internationale. C’est dans ce contexte que la MPDF voit le jour, faisant du CNRS le premier établissement français, en même temps que le ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, à se doter d’une telle structure.
La mission est tout d’abord le fruit d’une initiative de chercheuses qui, en rencontrant des collègues européennes, ont pu constater l’avancement de certains pays plus que d’autres. Fort de cette expérience transnationale, ces chercheuses françaises, parmi lesquelles la physicienne Claudine Hermann – dont le nom a récemment été proposé pour figurer au premier étage de la Tour Eiffel –, ont incité le CNRS et la France à rejoindre le wagon de tête de la parité femmes-hommes, alors qu’il n’y avait pas encore d’obligation règlementaire en ce sens. Le CNRS a su saisir cette opportunité. Le 27 juillet 2001, Geneviève Berger, sa directrice générale, créait la MPDF.
Celle-ci consistait alors en un observatoire de la parité en recherche. Sa mission première était de produire des statistiques et des études sur les questions de genre en recherche. Ce faisant, ces travaux ont permis d’identifier les mécanismes de blocage, par exemple lors du passage de chargée de recherche à directrice de recherche.
Quels ont été les grands jalons de la mission depuis sa création jusqu’à nos jours ?
E. K. : La MPDF a vécu trois grandes étapes complémentaires. Aux analyses statistiques qui ont prévalu jusqu’aux années 2010 a succédé l’étude des mécanismes cognitifs et sociologiques qui freinent la parité. C’est une époque marquée par un grand volume de publications scientifiques, signe que la justice sociale s’appuie sur la science. C’est à ce moment-là que sont apparues les notions de « biais de genre », de « boy’s club » ou encore de « tuyau percé » encore utilisées de nos jours.
Puis, à partir de 2012, en raison d’une part d’un soutien de la présidence du CNRS et d’autre part de l’obtention de projets européens financés via le programme-cadre de recherche et d’innovation, la MPDF a gagné en visibilité, notamment à travers un premier plan d’action volontaire dès 2014, soit cinq ans avant que la loi de transformation de la fonction publique ne le rende obligatoire. Enfin, depuis 2018 et l’importance accordée par le président-directeur général du CNRS aux politiques d’égalité, une véritable dynamique a été déployée au niveau des instituts, délégations régionales et laboratoires, qui se traduit par de nombreuses actions concrètes et des résultats tangibles à fort impact.
Au début des années 2000, les femmes ne représentaient que 30 % du personnel scientifique au CNRS ; aujourd’hui, elles atteignent les 40 %. Quelles mesures ont permis cette hausse ?
E. K. : Il est difficile d’attribuer ce succès à une seule mesure tant l’égalité est multifactorielle. Des actions en apparence anodines, comme la communication sans stéréotype de genre, aboutissent plus tard à des conséquences concrètes sur le recrutement des femmes. Au demeurant, on observe depuis la fin des années 2010 un certain nombre de mesures significatives. Parmi elles, la promotion en cascade, c’est-à-dire le fait de retrouver une proportion de femmes promues égale ou supérieure au nombre de femmes promouvables pour enrayer le phénomène du tuyau percé ; des ateliers de sensibilisation et de préparation au passage chargée de recherche – directrice de recherche réservés aux femmes ; le dégrèvement de 18 mois de progression scientifique pour tenir compte de l’impact des congés maternité lors de l’évaluation des carrières féminines ; ou encore le module d’auto-formation de la MPDF et autres outils de sensibilisation aux biais de genre
Autant d’actions qui ont pu se déployer massivement en raison d’un mouvement collectif au sein du CNRS, notamment parmi les instituts. Certains, volontaristes, ont d’eux-mêmes accordé un soutien financier à des actions en faveur de l’égalité et de la prévention et de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.
Avec des résultats notables, notamment sur le plafond de verre : si l’on ne comptait en 2001 que 20 % de femmes parmi les directeurs et directrices de recherche, elles représentent aujourd’hui 32 % des effectifs. De même, les femmes occupent désormais 25 % des directions de laboratoire, contre 15 % en 2010. Si l’évolution peut paraître lente, c’est en raison du faible renouvellement annuel des effectifs au CNRS, avec 250 à 350 postes aux concours selon les années. Des chiffres qui masquent une réelle accélération de la proportion des femmes dans les recrutements et promotions.
Au-delà des frontières hexagonales, la MPDF a également de fortes interactions avec les partenaires européens du CNRS. Quelles sont-elles ?
E. K. : La MPDF a en effet joué un rôle pionnier au niveau européen en coordonnant des projets innovants dès 2013 avec GENDER-NET, prolongé en 2017 par GENDER-NET Plus. Inscrits au programme-cadre Horizon 2020, ces projets visaient à tisser des politiques d’égalité professionnelle au sein de la recherche et l’enseignement supérieur en Europe et à intégrer la question du genre dans la recherche. La MPDF a également participé à deux autres projets européens, l’un, GE Academy, sur la conception d’outils de sensibilisation et de formation sur l’égalité à l’échelle européenne et l’autre, GENDER STI, sur l’intégration de politiques d’égalité dans la coopération internationale.
Même si la MPDF ne coordonne plus de projets européens pour l’heure, elle demeure très active à l’échelon européen et international, comme à travers une coopération avec l’université de Tokyo, partenaire du CNRS dans le cadre d’un centre de recherche internationale. Fort de son implication au-delà du niveau institutionnel, le CNRS est le premier – et pour l’instant le seul – établissement français à avoir reçu le prix européen de l’égalité femmes-hommes en 2024. L’année suivante, le CNRS a rallié dix autres champions européens de l’égalité pour signer une déclaration de principe invitant à poursuivre les efforts en faveur de la parité.
En vingt-cinq ans, le périmètre de l’égalité femmes-hommes en recherche s’est considérablement élargi. Quelles en sont désormais les perspectives ?
E. K. : Effectivement, à travers la forte implication des instituts, délégations régionales et d’un réseau de plus de 700 référentes et référents égalité en laboratoire, c’est toute une dynamique qui, au-delà de la MPDF, a permis d’intégrer durablement les politiques d’égalité au CNRS. Celles-ci ne concernent pas seulement le recrutement et la promotion de de chercheuses mais aussi, comme le montre son plan d’actions 2024 -2026 : la prise en compte du genre dans la recherche ; l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle et les questions de parentalité, par exemple à travers des crèches éphémères lors des colloques ; la visibilité des femmes scientifiques, via l’attribution d’un plus grand nombre de médailles d’or aux femmes ou encore des expositions photographiques comme « La Science taille XX elles » et « Ingénieuses » ; de même que les formations des directions d’unité à la prévention et lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Les prochaines étapes seront d’élargir le périmètre aux questions de diversité et d’inclusion et de mieux intégrer l’égalité dans l’ensemble des politiques du CNRS, telles que la coopération internationale et l’innovation.
Bref, en un quart de siècle, c’est toute une culture de l’égalité professionnelle qui s’est déployée au CNRS et qu’il s’agit de pérenniser durablement.