« Le rôle des scientifiques n’est pas d’arbitrer entre les « pour » et les « contre », nous devons apporter des connaissances »
Alors que s’ouvre la COP30 à Belém (Brésil), l’intégrité de l’information entre pour la première fois dans le programme d’action d’une COP. La désinformation climatique étant désormais identifiée comme un risque pour l’action internationale, les institutions scientifiques deviennent des acteurs clés pour préserver un socle commun de faits. Dans cette dynamique, le CNRS par la voix de son Président-directeur général, Antoine Petit, affirme son rôle de référence dans la défense de l’intégrité de l’information et la lutte contre la manipulation du débat climatique.
Le sujet de l’intégrité de l’information est, pour la première fois, intégré au programme de la COP30 en tant que condition nécessaire à l’action climatique. Quel est le rôle du CNRS face à cet enjeu ?
Antoine Petit : Le rôle de la recherche scientifique - et pas seulement celui du CNRS - est d’apporter des connaissances. Le résultat scientifique n’est pas « une opinion comme une autre ». Ce n’est d’ailleurs pas une opinion du tout. Ce sont des connaissances vérifiées, obtenues sur la base d’une démarche scientifique connue et rigoureuse. Cela signifie que ces connaissances recueillent une forme de consensus de l'ensemble de la communauté scientifique. Consensus ne signifie pas unanimité, mais que l'immense majorité des chercheurs et chercheuses du domaine sont d'accord, au vu d'un certain nombre d'études publiées et discutées. Cela peut paraitre complexe et exigeant et ça l’est en effet. Mais c’est la condition pour que les citoyens et citoyennes ainsi que les décisionnaires puissent faire confiance aux résultats de toute la recherche.
En matière de changement climatique, les propos allant à l’encontre de la connaissance scientifique avérée fleurissent, malgré les travaux du GIEC qui alertent depuis plus de 30 ans sur le réchauffement et l’avènement de phénomènes extrêmes de plus en plus fréquents et rapprochés. Ces prises de position contestent, sans aucun argument, les résultats scientifiques. Il faut réaffirmer que ce type d’attitude ne relève pas de la démarche scientifique, et doit être combattue.
Les sciences humaines et sociales nous apportent à ce sujet un éclairage intéressant : elles tentent de comprendre pourquoi et comment un consensus scientifique peut être contesté. Elles doivent nous aider à travailler sur le paradoxe qui conduit à ce que les efforts prévus dans le cadre des différentes COP ne sont pas toujours couronnés de succès, même lorsque la majorité semble prête à contribuer à ces efforts. Pour tenter de lever ce paradoxe, il est important de faire dialoguer les différentes disciplines. Les spécialistes du climat doivent échanger avec des sociologues, des géographes, des anthropologues, des historiens… Ils doivent décoder ce que les citoyens et citoyennes attendent comme informations, comment les recommandations sont perçues et interprétées pour comprendre les causes du climato-scepticisme. Certaines études ont, par exemple, déjà souligné que l’explication des efforts à consentir pour contenir le réchauffement climatique prenait souvent le pas sur la démonstration des bénéfices que l’humanité pourrait en retirer.
Comment le CNRS partage aux décisionnaires politiques, mais aussi aux citoyens et citoyennes, les savoirs autour de la crise climatique et des grandes transitions ?
A.P. : Je le répète, le rôle du CNRS consiste en premier lieu à produire des connaissances. Cependant, il est également dans ses missions de partager ces connaissances avec le plus grand nombre, et nous en avons fait un pilier de notre action. Nous avons réalisé récemment des consultations citoyennes pour savoir ce que les Français et les Françaises attendent du CNRS. Il est intéressant de noter que près de 38 000 personnes se sont mobilisées pour répondre à cette première enquête nationale organisée par Make.org, affirmant ainsi l’importance des savoirs partagés dans la construction du monde de demain. Le mois dernier, une seconde enquête a réaffirmé cette importance : 75 % des répondantes et répondants considèrent que le CNRS a un rôle à jouer dans l’intégrité de l’information et la lutte contre les fake news. Nous assumons de plusieurs façons cette responsabilité de diffuseur des connaissances solides. Nous les partageons déjà avec les communautés internationales par le biais des articles scientifiques publiés dans des revues spécialisées, nous avons également une maison d’édition CNRS Editions qui publie des travaux scientifiques autant que des ouvrages de vulgarisation de référence. De manière générale, nous veillons à diffuser ces savoirs auprès de différents publics, dans tous les domaines.
Nous utilisons, dans la mesure de nos moyens, le maximum de formes et de canaux disponibles, en veillant toujours à ce que simplification se conjugue avec rigueur et vérification. À cette condition, nous multiplions les documents à destination d’autres publics que la communauté scientifique. Nous avons également mis en place une cellule qui a pour mission de produire des expertises scientifiques collectives sur des sujets à forts enjeux sociétaux. Cette action vise à apporter aux décisionnaires publics ou privés un état de l’art et des connaissances acquises sur des sujets souvent d’actualité ou dont nous percevons qu’ils le deviendront sous peu. Nous avons par exemple publié en novembre une expertise sur les sujets de l'usage responsable des terres rares et, cet été, une expertise sur les plastiques utilisés en agriculture et pour l’alimentation. Ce type d’études, qui analysent de dizaines de milliers de publications scientifiques internationales, prend plusieurs mois entre leur lancement et leur restitution mais leur apport est essentiel pour la décision publique, comme c’est le cas dans les exemples cités ici. Cela ne veut pas dire que les décideurs et décideuses s’en empareront systématiquement pour se forger une opinion mais notre travail de scientifique s’arrête à produire ces expertises.
Nous produisons également des dispositifs d’information pour le grand public comme le site d’actualité, le Journal du CNRS, accessible gratuitement en ligne, la revue « Carnet de sciences » qui paraît tous les six mois en kiosque ou encore la série de livres « Tout comprendre (ou presque) sur ». Il est intéressant de noter que parmi les quatre premiers numéros de cette série, trois sont liés au dérèglement climatique et à la biodiversité. Le premier « Tout comprendre ou presque sur le climat »1 a battu des records de ventes pour un livre scientifique, ce qui prouve bien que l’appétit de connaissances est fort. Il est important de démystifier et de désacraliser les connaissances scientifiques en les mettant à la portée du plus grand nombre ; en la matière nous maintenons une forte présence sur les réseaux sociaux - même si certaines personnes y sont parfois réfractaires. Nous invitons également, aussi souvent que possible, le public à venir à notre rencontre dans nos laboratoires et multiplions les occasions pour faciliter ce dialogue avec des activités de médiation telles que les visites insolites. Conscient de l’importance de cette diffusion des savoirs et de l’impérieuse nécessité de promouvoir une intégrité de l’information, nous comptons mettre en œuvre plusieurs nouvelles initiatives à l’horizon 2026.
Il est extrêmement important de conserver la confiance de la population et de donner des explications en ce sens. Pour cette raison, les chercheurs et chercheuses doivent faire une claire différence lorsqu’elles et ils s’expriment sur leurs recherches en tant que scientifiques, ou lorsque qu’on les interroge en tant que citoyen ou citoyenne. Leur statut d’expert leur confère une légitimité particulière sur leurs domaines d’expertise et donc le devoir d’expliquer à quel titre elle ou il prend la parole. Nous avons publié pour ce faire le Guide de l’expression publique des scientifiques du CNRS. Ce ne sont pas des règles coercitives, ce sont des recommandations et des bonnes pratiques pour accompagner celles et ceux qui acceptent ou souhaitent prendre la parole.
Comment aborder, en tant qu’institution scientifique, des sujets controversés ?
A. P. : La controverse scientifique est saine, elle fait avancer les sciences. Cette confrontation répond à des règles et doit être faite de bonne foi, en échangeant des arguments, des théories, des données. Lorsque ce sont des idéologies opposées les unes aux les autres, cela n’a pas d’intérêt d’un point de vue scientifique. Reste qu’en sciences, par définition, nous ne savons pas tout. Mais quand nous affirmons que nous savons, nous avons des données, une méthode pour certifier nos affirmations. Certaines thématiques peuvent être approfondies, mais il ne faut pas confondre la quête de comprendre plus loin et plus en détail, avec une absence de connaissances. Dans le cas de la recherche sur le climat, nous ne savons pas si le réchauffement à l’horizon 2050 sera, au niveau mondial, de 2,5, 3 ou 3,5 degrés, car la question est tellement délicate que nous avons élaboré de nombreux modèles pour l’anticiper, le vérifier et les estimations peuvent légèrement varier en fonction des modèles. En revanche, nous savons que la tendance est claire, inscrite dans le temps long et que les activités humaines en sont responsables. Il existe des marges d’incertitude sur le degré d’augmentation mais cela ne signifie pas que l’augmentation elle-même peut être remise en cause, malheureusement.
Serait-il possible et souhaitable qu’une institution scientifique juge la véracité ou l’intégrité de certaines informations dans le débat public ?
A. P. : Notre rôle n’est pas de juger quoi que ce soit ; notre rôle est d’éclairer la décision de celles et ceux qui ont à la prendre. Nous devons aussi essayer de leur fournir des éléments de réponses aux questions qu’ils se posent. Je ne pense pas qu’il serait sain, ni même démocratique, de donner le pouvoir d’arbitrer ou de décider aux scientifiques. Ce serait donner le pouvoir à une minorité, certes éclairée et de bonne foi, mais c’est le principe des dictatures. Les dictateurs du monde sont souvent convaincus qu'ils agissent pour le bonheur de leur population. En tant que scientifiques, nous ne pouvons pas prétendre que nous avons une vision à 360 degrés. C’est notre collectif qui assure la solidité des connaissances que nous produisons. La sphère politique peut légitimement choisir de tenir compte d’un, de plusieurs ou d’autres éléments et d’arbitrer en conséquence. C’est peut-être déstabilisant pour les scientifiques mais, encore une fois, c’est le jeu démocratique.
Aux citoyens et citoyennes de choisir les politiques qui répondent à leur degré d’exigence, d’honnêteté intellectuelle et de rigueur dans la décision publique.
Cependant, je le répète, il est indispensable d’expliquer la démarche scientifique et de demander, au cours du débat public, quelles sont les sources et données qui justifient certaines affirmations. Le rôle du CNRS pourrait consister éventuellement en un recours pour certifier que certaines affirmations sont validées par les connaissances scientifiques mais il ne devrait pas se prononcer au-delà. Ce serait, à mon avis, une source de polémiques inutiles. De plus, la désinformation consiste souvent à n’utiliser qu’une partie de la connaissance scientifique. Nous ne pourrons le plus souvent jamais arriver à une réponse entièrement vraie ou entièrement fausse, la vie est plus complexe que cela. Cependant, pouvoir dire qu’une affirmation est validée scientifiquement, pourquoi pas. Est-ce au CNRS de le faire ? Je ne sais pas.
- 1Disponible chez CNRS Editions
COP30 : le CNRS, un acteur stratégique au cœur de l’Amazonie
À Belém, la France arrive avec un atout singulier : elle est le seul pays lointain, à disposer d’un pied scientifique implanté en Amazonie par la Guyane. Le CNRS capitalise sur ce positionnement rare pour faire de la COP30 un moment de démonstration : science in situ, innovation low-tech appropriable, diplomatie scientifique et intégration des savoirs locaux.
- Sur le terrain : observation de la biodiversité tropicale, suivi atmosphérique, outils de diagnostic, analyse des dynamiques côtières (mangroves) et animation de réseaux transfrontaliers. Cette présence permet de documenter les impacts réels du changement climatique et de co-produire des solutions avec les populations.
- Dans les négociations : les sciences humaines et sociales analysent l’évolution des obligations climatiques et les transformations du droit international face aux « frontières planétaires ». Dix ans après Paris, la fragmentation des normes demeure. À Belém, l’enjeu sera notamment d’intégrer la contrainte climatique de façon cohérente dans l’ensemble du droit.