Les ports de commerce ultramarins, lieux géostratégiques exceptionnels en transition
L’idée du "port sentinelle", capable d’alerter et aiguiller son territoire, émerge dans les ports ultramarins, au carrefour d’enjeux géostratégiques. Cette approche nourrit des projets de recherche que le CNRS co-construit avec ses partenaires universitaires et les acteurs locaux.
À quoi ressemblera le port du futur, lieu vital pour les territoires d’outre-mer ? "Presque tout entre et sort par les ports : l’approvisionnement en pétrole, en biens de consommation et aliments, les exportations…", témoigne Jean-Raphaël Gros-Désormeaux, directeur du laboratoire de recherche Pouvoirs, histoire, esclavage, environnement, Atlantique, Caraïbe1 (PHEEAC). L’activité, bien que modérée à l’échelle du bassin Caraïbe, reste intense dans les Antilles françaises : en 2024, près d’1 million de tonnes de pétrole est entré dans le Grand Port Maritime de la Martinique, près de 3 millions de tonnes de marchandises et 1 million de passagers sont passés par le Grand Port Maritime de la Guadeloupe.
Le souhait de voir le port s’affirmer comme une "sentinelle", capable d’anticiper des enjeux économiques, sociaux et environnementaux, a émergé lors d’ateliers de réflexion avec les habitants de la Martinique. Ces derniers ont été menés par le laboratoire de recherche PHEEAC, sous la tutelle du CNRS et de l’Université des Antilles, à la demande du Grand Port Maritime de la Martinique. "Le port possède de nombreuses données et observations utiles pour le territoire, sur des sujets économiques mais aussi environnementaux comme la présence d’éventuels polluants ou espèces exotiques envahissantes", poursuit Jean-Raphaël Gros-Désormeaux.
- 1CNRS / Université des Antilles. Ex laboratoire LC2S.
La recherche structurée avec le Grand Port Maritime de la Martinique
Les ports eux-mêmes, engagés dans des projets de modernisation, ont besoin de pouvoir anticiper les dynamiques locales, régionales et mondiales. Les Grands Ports Maritimes de la Guadeloupe (GPMG) et de la Martinique (GPMLM), entités publiques, sont au cœur du projet Hub Antilles1 , signé en 2023, qui vise à les positionner comme un hub majeur dans la zone Caraïbe. Le but est de favoriser "un nouveau corridor maritime vert entre l’Europe et la Caraïbe, au plus proche du canal de Panama et des Amériques". Le souhait est aussi de favoriser l’intégration régionale alors qu’aujourd’hui, plus de 90% des importations dans les Antilles françaises proviennent de l’Hexagone. Cela s’inscrit dans le cadre de la Stratégie Nationale Portuaire, publiée en 2021, qui souligne leur "position géostratégique exceptionnelle" et réaffirme des objectifs de transition écologique.
Pour entamer sa mue tout en s’appuyant sur une vision globale et impartiale, le Grand Port Maritime de la Martinique s’est associé avec des scientifiques. Il a officialisé ses liens avec le CNRS et l’université des Antilles dans le cadre d’un accord signé en juin 2025. "Nous menons une large réflexion pour structurer la recherche scientifique avec le port", témoigne Aymeric Barlet, responsable Industrie et Énergie du GPMLM, qui assure le pilotage des sujets relatifs à la biodiversité et aux enjeux environnementaux. Le CNRS a matérialisé ce partenariat par la création de l’Observatoire de la transition socio-écologique2 portuaire.
Le partenariat contient trois axes de travail. Le premier porte sur la "gouvernance territorialisée". En effet, l’institution publique souhaite s’affirmer comme un acteur à l’écoute de ses usagers et de son territoire. "La recherche scientifique, notamment en sciences humaines et sociales, éclaire notre gouvernance, c’est un moyen de s’ouvrir à notre territoire", souligne Aymeric Barlet.
"Devenir un influenceur de la transition socio-écologique"
C’est dans ce cadre qu’a émergé le concept de "port sentinelle". Plusieurs habitants ont exprimé cette idée lors des premiers "ateliers de la transition socio-écologique" organisés par le PHEEAC sur des thématiques comme l’énergie et la biodiversité. Ces ateliers, qui seront complétés peu à peu par d’autres thématiques, visent à "savoir comment le port, acteur majeur du territoire, peut devenir un influenceur de la transition socio-écologique", ajoute Jean-Raphaël Gros-Désormeaux, directeur du PHEEAC.
Les autres axes de travail contribuent à ce que le port développe cette posture de "sentinelle", qui recueille et partage des informations utiles pour son territoire. Le second axe porte sur des expérimentations où le PHEEAC assure l’encadrement scientifique. C’est le cas du Lab’ô Coraux, un laboratoire de recherche spécialisé sur les coraux, co-financé par le GPMLM et le CNRS. Déjà sur pied, il vise à accélérer la repousse de coraux qui seront déplacés dans le cadre des travaux d’agrandissement du terminal à conteneurs du GPMLM à la pointe des Grives. Le laboratoire permettra d’évaluer les effets de cette action et de comprendre la résilience des coraux qui se développent sur des infrastructures portuaires.
- 1M. Philippe VIGIER, ministre délégué chargé des Outre-mer, M. Clément BEAUNE, ministre délégué chargé des Transports et M. Hervé BERVILLE, secrétaire d'État chargé de la Mer, ont signé en 2023 avec M. Rodolphe SAADE, Président Directeur Général du Groupe CMA CGM, l’accord pour la mise en place du projet Hub Antilles.
- 2Le terme de « transition socio-écologique », plébiscité également par le port, intègre des notions sociales, économiques, politiques et éthiques dans la recherche de solutions.
Le laboratoire fait partie des mesures de compensation du port, obligatoires pour les projets soumis à enquête environnementale, après avoir démontré des efforts d’évitement et de réduction des impacts sur l’environnement. "La démarche scientifique apporte de la crédibilité à nos demandes d’autorisation environnementale, assure Aymeric Barlet. Nous investissons lourdement dans ce laboratoire, pensé comme un outil de gestion des mesures compensatoires qui pourra être mobilisé par d’autres projets d’infrastructures autour du port".
"Co-construire des solutions entre scientifiques, salariés et usagers"
Le troisième axe de travail porte sur le sujet des changements globaux. Le CNRS (à-travers le PHEEAC), Météo-France et le GPMLM vont étudier de façon pluridisciplinaire les effets des vagues de chaleur dans le port, véritable îlot de chaleur. Les salariés et usagers du ports subissent leurs apparitions de plus en plus intenses et fréquentes. Les travaux serviront aux autorités locales, qui souhaitent pouvoir définir des indicateurs du risque. Ce sera aussi la base de la stratégie de résilience du port : "nous souhaitons co-construire des solutions avec les chercheurs, les salariés et les usagers. Cela peut être architectural, comme la végétalisation, ou même social, à propos de l’organisation du travail", illustre Aymeric Barlet.
Au-delà des actions menées conjointement avec le GPMLM, les recherches menées par le CNRS et ses partenaires scientifiques visent à éclairer les ports ultramarins dans leurs décisions. "Tout est lié, il faut satisfaire les ports, les compagnies qui y opèrent, les économies locales, prendre en compte les risques géopolitiques, protéger l’environnement…", explique Colette Ranély Vergé-Dépré, membre du directoire de l’Observatoire Hommes Milieux (OHM) Littoral Caraïbe1 , créé par le CNRS, et chercheuse au laboratoire AIHP-Géode Caraïbe, sous tutelle de l’Université des Antilles. Elle a présenté les défis des ports des Antilles dans un article académique de synthèse, accessible à tous.
L’OHM Littoral Caraïbe a développé des visualisations interactives des trafics maritimes et des réseaux dans l’espace Caraïbes, destinées à l’aide à la décision, dans le cadre du projet TRAFIC2 . "Nous avons posé les bases d’une étude sur le long terme des signaux pouvant indiquer des changements de modèles économiques dans la région en partant du principe que le navire, et ce qu'il contient, constitue un marqueur", explique Éric Foulquier, géographe co-directeur de l'OHM Littoral Caraïbe.
- 1Les Observatoires Homme Milieu (OHM), créés par le CNRS, constituent un dispositif de recherche dédié à la compréhension des écosystèmes très anthropisés, très artificialisés, très complexes. Le dispositif OHM est un outil d’incitation, de soutien et d’organisation de l’inter-disciplinarité, mettant en lien plusieurs instituts de recherche et universités.
- 2Le projet de recherche « Transports Maritimes, Fréquentations portuaires et Inégalités environnementales dans les Caraïbes » (TRAFIC), soutenu par la Fondation de France, repose sur l’intégration de données AIS, dispositif international de surveillance du trafic maritime, dans une base de données structurée et archivée, destinée aux partenaires scientifiques, institutionnels, régionaux et locaux de l’OHM Littoral Caraïbes.
Imaginer des alternatives pour sortir de "la logique des volumes"
Aujourd’hui, le modèle du transbordement, c’est-à-dire l’échange de conteneurs entre des navires de taille différentes sans que la marchandise n’entre dans le territoire, contribue à une "inflation infrastructurelle, autrement dit une augmentation de la taille des navires et des infrastructures", précise Éric Foulquier. Ce modèle soulève des questionnements sur l’ampleur des bénéfices économiques pour le territoire au regard de ses impacts environnementaux. Les scientifiques analysent les causes et les effets de ce modèle à toutes les échelles, y compris l’échelle mondiale.
Afin de pouvoir imaginer des alternatives, "nous menons également des recherches sur les chaînes de valeur", se réjouit le chercheur. L’idée est de savoir comment ne plus dépendre uniquement de la "logique des volumes", poursuit-il. Parmi les pistes qui intéressent le chercheur : l’économie circulaire, qui pourrait s’industrialiser, ou même des initiatives respectueuses de l’environnement, bien qu’encore résiduelles, comme l’accueil de cargos à voile.
"Nous avons une place à trouver dans l’économie régionale, notamment à travers des niches de marché ; nous devons cibler l’excellence pour justifier des prix plus élevés inhérents à notre appartenance à un pays membre de l’Union européenne. Le Grand Port Maritime de la Guadeloupe travaille par exemple sur des services avancés d’automatisation de données", corrobore Colette Ranély Vergé-Dépré. Des défis partagés par les quatre Grands Ports Maritimes des outre-mer : de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane et de la Réunion.
En Guyane, le CNRS relève le défi de l’envasement
Le trafic maritime guyanais augmente, accompagnant la croissance de la population guyanaise. Or "l’accès aux ports est périodiquement contraint par les apports sédimentaires du fleuve Amazone, avec des bancs de vase qui remontent le long des côtes des Guyanes et envasent les accès", explique Antoine Gardel, directeur du laboratoire Ecologie, évolution, interactions des systèmes amazoniens en Guyane1 (LEEISA). Un défi technique inhérent à la région : "il faut comprendre le milieu pour réaliser ces opérations efficacement et sans dommages environnementaux", précise le directeur, également géomorphologue du littoral.
Le CNRS travaille depuis longtemps avec le Grand Port Maritime de Guyane (GPMP), dit aussi Dégrad des Cannes, pour l’aider à réaliser les opérations de dragage, c’est-à-dire les opérations de retrait de vase. Dernier projet en date : un partenariat avec le GPMG, la Direction générale des territoires et de la mer et le Bureau de recherches géologiques et minières pour l’acquisition de données en temps réel. Une bouée océanographique dédiée, installée à proximité du port, enregistre des données sur le courant, la houle ou encore la turbidité2 de l’eau. Le CNRS travaille aussi avec le port de l’Ouest guyanais, à Saint-Laurent du Maroni, "un estuaire jusqu’ici peu documenté scientifiquement", témoigne Antoine Gardel.