« Nous défendons un continuum entre recherche fondamentale et recherche appliquée »
À l’heure où l’Europe redéfinit sa stratégie en matière de recherche et d’innovation pour renforcer sa compétitivité, une nouvelle catégorie d’équipements émerge dans les discussions autour du futur programme-cadre (FP10, 2028-2034) : les infrastructures technologiques. Michel Guidal, président du comité des Très Grandes Infrastructures de Recherche du CNRS, nous en détaille les enjeux.
La notion d’infrastructures technologiques (IT) apparaît dans la proposition de la Commission européenne pour le programme-cadre pour la recherche et l’innovation 2028-2034 (FP10). En quoi se distinguent-elles des infrastructures de recherche (IR) ?
Michel Guidal : Les infrastructures de recherche (IR) correspondent à de grands équipements scientifiques de pointe, souvent uniques et donc coûteux, tels que des télescopes, des accélérateurs de particules ou des grands centres de calcul. Pratiquement tous les domaines scientifiques en ont désormais besoin et en disposent : il existe ainsi, en sciences humaines et sociales, des grandes bases de données pour la sociologie ou l’économie, ou en sciences du vivant des réseaux d’imagerie ou de bio-informatique. Elles sont avant tout conçues pour faire avancer la connaissance.
Ces infrastructures sont majoritairement utilisées par la communauté académique, même si elles sont ouvertes aux acteurs industriels. Selon les domaines, jusqu’à 30% de leur activité implique des acteurs industriels, par exemple avec des équipements comme les salles blanches en microélectronique.
Les infrastructures technologiques (IT), telles qu’envisagées par la Commission, visent une cible différente : elles seraient principalement tournées vers les entreprises, de la start-up au grand groupe, avec pour objectif de tester, valider et amener des technologies vers leur industrialisation avec des équipements et des services de pointe qui leur sont ouverts prioritairement. On se situe ici sur des niveaux de maturité technologique plus élevés. Le modèle économique de ces IT reste à définir.
L’Union européenne place de grandes ambitions dans ce futur dispositif, puisque la proposition de la commission fait passer le budget alloué aux IR et aux IT de 2,4 à 10 milliards d’euros pour la période 2028-2034. Comment le CNRS accueille-t-il cette proposition ?
M.G. : Le CNRS l’accueille favorablement. De fait, les infrastructures ont un coût de construction et de fonctionnement important, qui nécessite une prise en charge de leur financement souvent au niveau supranational, en l’occurrence européen1 . Une telle augmentation ne peut donc être que bienvenue.
Mais cette évolution appelle à la vigilance. La répartition entre IR et IT de ce nouveau budget dédié aux infrastructures, en forte augmentation, n’est pas encore définie. Le développement des IT ne doit pas se faire au détriment des IR, qui constituent le socle de la production scientifique. Sans elles, il n’y a tout simplement pas d’innovation.
Le CNRS est fortement engagé dans ce paysage : il pilote ou co-pilote 80 % des infrastructures de recherche inscrites dans la feuille de route nationale, dont beaucoup sont également reconnues au niveau européen via la feuille de route ESFRI. Notre implication est aussi financière, puisque nous gérons des budgets d’IR pour plus de 200 millions d’euros chaque année. Ces infrastructures structurent l’excellence scientifique et irriguent en amont l’ensemble de l’écosystème d’innovation.
Il est donc impératif que cette augmentation de budget ne se traduise pas par une stagnation, voire une diminution, du budget consacré aux IR. Fragiliser ce socle reviendrait à affaiblir, à terme, la capacité d’innovation de l’Europe.
- 1Les coûts de construction, de maintenance et les coûts opérationnels sont pris en charge par les États, via en général des organismes nationaux comme le CNRS. Les subventions européennes, quant à elles, concernent principalement des actions d’accompagnement, comme l’accès transnational, la mise en réseau de partenaires, du développement, etc.
Vous défendez par ailleurs l’idée d’un continuum entre recherche fondamentale et appliquée. En quoi les IR et les IT pourraient-elles s’articuler dans ce cadre ?
M.G. : Il ne peut pas y avoir de recherche appliquée sans recherche fondamentale, et le cas des IR, qui sont parfois à l’origine d’importants développements technologiques bénéficiant à la société au quotidien, en est une parfaite illustration. Par exemple, le CERN, l’accélérateur de particules le plus grand et le plus puissant au monde, a ainsi été à l’origine du web et d’Internet dans les années 1990 ou, plus récemment, via la R&D dans le domaine des aimants supraconducteurs, d’instruments d’imagerie pour le vivant parmi les plus performants au monde.
De façon générale, nombre de nos IR sont déjà ouvertes à des utilisateurs industriels et contribuent au développement de technologies en vue de leur commercialisation. Certes, cela concerne de la recherche encore très amont, mais cet intérêt des acteurs privés pour les IR montre qu’elles répondent bel et bien à des besoins d’innovation. C’est pourquoi il est essentiel d’éviter une séparation rigide entre ces deux catégories. L’enjeu n’est pas de cloisonner, mais d’organiser des passerelles, y compris dans les modalités de financement.
En réalité, l’enjeu du futur programme-cadre, pour le CNRS, est de soutenir la recherche fondamentale et de la placer au service de la société, en particulier en matière d’innovation. C’est à cette condition que l’Europe pourra soutenir son excellence scientifique afin de rester une puissance technologique.