Quelle culture des risques pour la Martinique ? (6/6)
En Martinique, malgré les efforts de sensibilisation, une grande partie de la population reste insuffisamment préparée pour faire face à des risques de catastrophes naturelles. Pour comprendre pourquoi – et contribuer à construire avec les acteurs du territoire de nouvelles réponses – le PEPR Risques a d'abord choisi d'écouter.
Séismes, cyclones, tsunamis, éruptions volcaniques… Exposés à une grande diversité de risques naturels, les Outre-mer se sont rapidement imposées comme un terrain d'étude privilégié du PEPR Risques autour de la préparation des sociétés aux risques de catastrophes. « Ce sont aussi des territoires marqués par des vulnérabilités importantes. Inégalités sociales, manque d’infrastructures, vieillissement de la population ou encore insularité peuvent compliquer la préparation et la gestion des crises », souligne Soraya Boudia, co-directrice du PEPR.
Face aux risques naturels majeurs, l'enjeu n'est pas seulement d’étudier et de surveiller les aléas, mais de renforcer les capacités des populations et des territoires à s'y préparer et à y faire face. En Martinique, cette démarche débute par un vaste travail de diagnostic.
À l’écoute des acteurs des territoires
Pour comprendre ce que recouvre concrètement la notion de culture du risque en Martinique, les chercheurs du PEPR Risques (IRiMa) ont organisé, en janvier dernier, un atelier de concertation réunissant des représentants des collectivités, services de l'État, associations et acteurs locaux. « Nous avions mené des entretiens en amont pour identifier les acteurs clés. L’atelier devait leur donner la parole pour établir un diagnostic partagé », explique Soraya Boudia.
« La présence des scientifiques est fondamentale pour réduire les zones de flou et éviter de construire la préparation aux risques sur des suppositions non fondées », souligne Marie-Noëlle Raveau, cheffe du service Prévention des Risques et Planification de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM).
Premier constat : la connaissance du risque ne garantit pas les comportements de protection. À titre d’exemple, Sandrine Icheck-Bahuaud, directrice des Risques et de la Résilience du Territoire à la CTM, rapporte qu’après plusieurs décennies sans événement cyclonique majeur : « Certaines pratiques de construction destinées à renforcer les toitures ont progressivement disparu ». Conséquence : le cyclone Dean a emporté de nombreux toits en 2007.
Si ce dernier illustre l'érosion des gestes de protection, la Montagne Pelée témoigne d'un phénomène plus profond : le possible oubli du risque lui-même. Plus d'un siècle après l'éruption de 1902, qui avait détruit la ville de Saint-Pierre et causé près de 30 000 morts, la montagne Pelée est aujourd’hui une affaire de mémoire collective. « La reprise d'activité du volcan en 2020 a remis sur le devant de la scène un plan ORSEC1 Volcan auquel plus personne ne prêtait réellement attention depuis plusieurs années », souligne Marie-Noëlle Raveau.
« Les acteurs du territoire font également le constat d’une forme de saturation informationnelle », rapporte Soraya Boudia. Collectivités, État, scientifiques et associations multiplient les messages vers les habitants pour des risques très différents, souvent avec une approche en silos. Forts de ce diagnostic, les scientifiques déplacent désormais leur regard. L’enjeu ? Identifier les mécanismes qui freinent ou favorisent l’appropriation des risques et les manières d’y faire face par les habitants pour une réduction durable des risques de catastrophes.
Des risques aux racines sociales
« Aujourd'hui, nous sommes encore largement dans une démarche où les autorités s'adressent aux populations, plutôt que dans une logique de co-construction », observe Marie-Noëlle Raveau. Or, les comportements observés pendant une crise ne naissent pas au moment où l'alerte est donnée. Ils reflètent souvent la relation construite au fil du temps entre les habitants et les institutions.
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Le plan d'organisation de la réponse de sécurité civile (ORSEC) est un programme d'organisation des secours à l'échelon départemental.
En Martinique, cette question est indissociable de l'histoire du territoire. Le scandale du chlordécone, la gestion du Covid, les enjeux liés à la vie chère, les débats mémoriels autour de l'esclavage : autant de fractures qui alimentent une relation parfois complexe à la parole publique. Et la préparation aux risques ne peut être pensée en dehors de ce contexte. Pour Sandrine Icheck-Bahuaud, cette réalité invite à dépasser une approche purement technique de la préparation aux risques : « Tant que nous ne travaillerons pas cette dimension profondément anthropologique avec les populations, nous risquons de rester à côté de la plaque ».
Ce diagnostic ouvre désormais la voie à de nouvelles démarches de terrain. « Nous avons mis en place un RiskLab, un dispositif pour favoriser les actions de terrain, en prise directe avec les acteurs locaux et les collectifs citoyens », explique Soraya Boudia. Inspirées d'expériences internationales, les premières initiatives explorent différents leviers : collaborations avec des artistes martiniquais, développement d'actions de médiation ou encore animation d'un réseau réunissant institutions, associations et acteurs éducatifs. Les premiers projets initiés visent ainsi à renforcer les liens sociaux qui sont déterminants pour faire face aux risques.
Les prochains projets, prévus à partir de 2027, porteront également sur le secourisme scolaire, des clubs parascolaires associant les parents ou encore des ateliers intergénérationnels autour de la mémoire des catastrophes.
Les observatoires, passeurs de mémoire
En Martinique comme dans les autres territoires ultramarins exposés aux risques naturels, les observatoires volcanologiques et sismologiques assurent une surveillance continue des phénomènes et contribuent à l’alerte montante. Les scientifiques constituent ainsi le premier maillon de la chaîne de gestion des risques naturels. Mais leur rôle ne s'arrête pas là.
« Il y a encore quelques années, certains préfets arrivaient en outre-mer sans même savoir qu'il existe un volcan actif sur leur territoire », observe François Beauducel, directeur des observatoires volcanologiques et sismologiques de l'IPGP. Face à la forte rotation des personnels dans les préfectures, les équipes des observatoires ont pris l'habitude de solliciter rapidement chaque nouveau responsable pour lui présenter la réalité des aléas telluriques – un travail d'acculturation qui recommence à chaque changement de poste.
C'est précisément pour combler cet écart que les observatoires jouent un rôle de passerelle entre la connaissance scientifique, les pouvoirs publics et les populations. Bulletins périodiques, journées portes ouvertes, participation aux exercices de crise, formations auprès des enseignants : autant d'actions qui visent à maintenir vivante une mémoire du risque que rien n'entretient naturellement. « Nous, scientifiques, ne pouvons pas construire cette culture du risque seuls, reconnaît François Beauducel. Le travail est immense ».