Qu’est-ce que la guerre change aux métiers de la recherche ?
Ukraine, Gaza, Soudan… Les conflits militaires se sont multipliés ces dernières années. Parmi les victimes collatérales : les collaborations scientifiques internationales. Et pourtant, même heurtées par la guerre, celles-ci peuvent demeurer un outil de résilience.
Le 24 février 2022 marque un point de bascule dans l’histoire européenne récente… et les coopérations scientifiques du Vieux Continent. Avec le déclenchement de l’invasion russe en Ukraine, la guerre faisait à nouveau irruption dans la région, trente ans après les conflits en ex-Yougoslavie. « En réaction, plusieurs États membres de l’Union Européenne dont la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Italie ont fait le choix de geler une grande partie des coopérations scientifiques qui avaient été mises en place avec la Russie », constate Léonard Laborie, chargé de recherche en histoire contemporaine au CNRS1 où il étudie les effets réciproques de la diplomatie sur la science aux XIXe et XXe siècles. Dix jours après le début des hostilités, le CNRS annonçait la suspension de toutes nouvelles formes de collaborations scientifiques avec la Russie et l’annulation de l’ensemble des événements scientifiques à venir impliquant ce pays. « Nous avons décidé d’interrompre tous les séminaires que nous avions prévus, en accord avec les décisions prises par les gouvernements européens », confirme la chercheuse Valérie Pozner, alors directrice du Centre d’études franco-russe (CEFR) de Moscou, une unité mixte des instituts français de recherche à l'étranger placée sous la double tutelle du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères et du CNRS. « J’ai ensuite rapidement reçu la consigne de la part de l’ambassadeur de France en Russie de rapatrier le plus vite possible vers la France ou le reste de l’Europe tous les scientifiques et doctorants qui étaient sous mon autorité », confie Valérie Pozner.
Quelques semaines plus tard, la décision de fermer le CEFR est actée et Valérie Pozner rentre à Paris. La chercheuse spécialiste de l’histoire du cinéma russe et soviétique a finalement réintégré le laboratoire Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité2 en 2023. Même à plusieurs milliers de kilomètres du front ukrainien, la guerre continue d’impacter son métier de chercheuse, car l’accès aux archives nécessaires pour ses travaux est désormais presque impossible : « Je travaille principalement à partir de documents que j’avais conservés et que je n’avais pas encore eu le temps d’exploiter », explique-t-elle. « Certains centres de recherche basés en Russie ont été fermés, d’autres ont été déplacés au Kazakhstan par exemple. Cela peut engendrer une réelle frustration chez les scientifiques concernés, parce qu’ils sont malheureusement prisonniers d’une situation dont ils ne sont pas responsables », concède Hervé Bertrand, fonctionnaire de sécurité et de défense et directeur de la sûreté au CNRS. Néanmoins, « certaines relations interpersonnelles nouées entre scientifiques européens et russes perdurent », note Léonard Laborie. « Le maintien de liens avec d’anciens collègues restés en Russie me permet de conserver un accès ponctuel à quelques archives et bibliothèques utiles pour mes travaux de recherche », confirme Valérie Pozner.
Le champ de bataille ukrainien s’invite au Cern
Ce conflit a aussi un retentissement sur le fonctionnement de nombreuses très grandes infrastructures de recherche (TGIR) auxquelles les scientifiques russes contribuaient. Suite à l’invasion de l’Ukraine, le conseil du Cern – l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire – a décidé en décembre 2022 de mettre fin aux accords de collaboration internationaux avec la Biélorussie et la Russie. « Ces accords arrivaient à expiration en 2024 et il a été décidé de ne pas les renouveler », indique Laurent Vacavant, directeur adjoint scientifique en charge de la physique des particules pour CNRS Nucléaire & Particules. « Cette exclusion concerne uniquement les scientifiques qui travaillent pour des instituts basés en Russie. Les chercheurs russes affiliés à des instituts étrangers peuvent continuer à travailler au Cern », poursuit Laurent Vacavant. « Les Russes ont également été écartés des autres très grandes infrastructures de recherche européennes, comme l’European Synchrotron Radiation Facility (ESRF), un synchrotron basé à Grenoble, ou encore l'European XFEL, un laser à électrons libres produisant des rayons X, situé en Allemagne », précise Michel Guidal, directeur de recherche au CNRS et président du comité des TGIR. Cependant, « les Russes continuent de payer leurs cotisations dans ces deux infrastructures alors qu’ils n’y ont plus accès, constate Michel Guidal. Ils tentent ainsi de garder une place dans ces centres de recherche de pointe, qu’ils espèrent pouvoir réintégrer une fois que le conflit aura pris fin ».
Au-delà des financements directs, la contribution russe à ces infrastructures était aussi matérielle. Un manque qui s’est fait sentir au moment de la mise à l’écart du Cern des scientifiques russes. Relevant d’un État dit « observateur », les Russes n’y payaient certes pas de cotisation annuelle, contrairement aux États membres, « mais ils occupaient néanmoins une place importante dans le fonctionnement des installations, ainsi que comme pourvoyeurs de certaines contributions matérielles pour les jouvences des détecteurs auprès de l’accélérateur de particules LHC, souligne Laurent Vacavant. Il a donc fallu compenser ces manques suite au départ des Russes. Cela a été compliqué et les calendriers ont été chamboulés, mais nous y sommes parvenus ». Si les Russes ont été impliqués dans ces infrastructures de recherche, « c’était aussi pour qu’ils se sentent intégrés dans l’Europe », souligne Michel Guidal.
Car la science se veut universelle et permet d’établir un lien entre les différentes cultures, malgré les tensions entre elles. « C’est quelque chose qu’on retrouve aussi parfois dans le sport ou la culture, et qui dépasse les tensions politiques. En établissant des ponts entre scientifiques et entre nos pays, nous avions mis en place une forme de diplomatie scientifique. Mais elle a volé en éclats en grande partie dès le déclenchement du conflit en Ukraine », poursuit le président du comité des TGIR. En pratique, « il est rare que les intérêts des mondes scientifiques et diplomatiques soient spontanément et parfaitement alignés », observe Léonard Laborie. « La difficulté des coopérations internationales réside dans le fait qu’elles doivent se développer sur des temps longs. Et dans le même temps, la situation internationale fluctue très vite, et globalement les tensions augmentent », complète Hervé Bertrand. La décision d’accorder, ou non, le feu vert pour un départ en mission de recherche à l’étranger repose ainsi sur une subtile balance entre les bénéfices pour la science et les risques encourus, souligne le directeur de la sûreté du CNRS : « Nous analysons les risques sécuritaires et géopolitiques au regard de la situation internationale. Mais nous prenons aussi d’autres paramètres en compte, comme l’expérience du chercheur sur ce type de terrain ».
De Khartoum au Caire : la science, outil de résilience
Mais si les conflits peuvent fragiliser ou même faire disparaître certaines infrastructures de recherche, ils mettent aussi en lumière l’importance des laboratoires qui se maintiennent dans les zones de guerre. C’est notamment le cas de l’antenne soudanaise du Centre d'études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej Khartoum), dédiée aux sciences humaines et sociales, basée depuis les années 1990 à Khartoum, la capitale du pays. « Le déclenchement de la guerre au Soudan en avril 2023 a paradoxalement augmenté l’ampleur des activités du centre, accru sa notoriété et attiré un nombre plus important de scientifiques », souligne Marie Bassi, maîtresse de conférences en science politique à l’université Côte d’Azur au sein du laboratoire ERMES1 et coordinatrice du Cedej Khartoum depuis septembre 2023. Ce conflit, qui a éclaté en avril 2023 au cœur de la capitale, oppose les forces armées soudanaises à un puissant groupe paramilitaire, les forces de soutien rapide. Selon les Nations unies, cette guerre, considérée comme l’une des plus importantes crises humanitaires au monde, aurait déjà forcé 13 millions de Soudanais à quitter leur foyer. Et près de 4 millions d’entre eux se sont réfugiés dans les pays voisins, dont l’Égypte. « Environ 1,5 millions de Soudanais seraient arrivés dans ce pays depuis le début du conflit », précise Marie Bassi.
L’antenne soudanaise du Cedej a ainsi été relocalisée au Caire quelques mois après le déclenchement de la guerre, « avec l’idée que cette relocalisation ne soit que temporaire », indique la chercheuse. Elle a dû réadapter et repenser les missions du centre : « En arrivant au Caire, l’un des objectifs principaux a été de créer un espace d’échange et de rencontre à destination des chercheurs et des étudiants soudanais en exil, mais aussi pour les chercheurs internationaux spécialistes du Soudan. Nous organisons des séminaires chaque mois sur des thématiques assez larges allant de l’économie politique de la guerre à l’enjeu de la préservation du patrimoine intellectuel et culturel soudanais ». Les scientifiques répondent présent, « en particulier les chercheurs soudanais, notamment car il n’existe pas au Caire d’espace de recherche et de débats sûrs pour les Soudanais dédiés à l’étude de leur pays », indique Marie Bassi. Entre accueil et animation d’échanges internationaux, le Cedej Khartoum propose ainsi un espace de respiration pour les scientifiques soudanais exilés en Égypte, dont le quotidien est rythmé par les nouvelles dramatiques et par une précarité administrative et financière importante : « La majorité d’entre eux a encore de la famille au pays, et les annonces terribles qu’ils reçoivent chaque jour engendrent d’énormes traumatismes psychologiques », souligne la chercheuse.
- 1Équipe de recherche sur les mutations de l’Europe et de ses sociétés.
Afin de poursuivre les coopérations scientifiques franco-soudanaises, le Cedej Khartoum offre aussi un appui financier aux scientifiques soudanais via des appels à candidatures pour des bourses de recherche. « Il s’agit de sommes très modiques au vu du budget restreint du centre, mais cela permet aux chercheurs de bénéficier d’un petit soutien pour mener leurs recherches. Avant la guerre, le Cedej Khartoum recevait entre 6 et 8 candidatures après la publication de ces appels. Désormais, nous pouvons en recevoir jusqu’à 70, car les scientifiques soudanais sont en recherche d’opportunités académiques afin de pourvoir continuer leurs travaux », signale Marie Bassi.
Enfin, la chercheuse tisse des partenariats avec différentes institutions de recherche internationales : « Au Soudan, les universités sont presque toutes à l’arrêt depuis le début de la guerre. Certaines d’entre elles ont même été détruites, ainsi que leurs serveurs informatiques. Le Cedej Khartoum n’a donc plus de relations institutionnelles avec les universités soudanaises, mais il a gardé des liens privilégiés avec plusieurs chercheurs et chercheuses qui faisaient partie de la gouvernance de ces institutions. Cependant, pour continuer à travailler il est aussi nécessaire de nouer des relations avec d’autres partenaires ». Elle a notamment initié un partenariat triennal avec l’École des études orientales et africaines de l’Université de Londres sur un projet portant sur l’impact de la digitalisation de l’aide alimentaire au Soudan. Dans le cadre d’un autre partenariat noué avec l’université italienne de Padoue, les équipes du Cedej Khartoum ont également conduit un projet de cartographie collective avec des femmes soudanaises contraintes de fuir en Égypte afin de mieux identifier, comprendre et faire connaître leurs parcours. « Ce projet, initié en janvier 2024, a donné lieu à une grande exposition à l’Institut français du Caire », commente Marie Bassi.
Au cœur d’un quotidien bouleversé par la guerre, les travaux scientifiques peuvent parfois agir comme des outils de résilience.