Trois choses à savoir sur El Niño
Les médias parlent régulièrement d’El Niño de façon inquiétante, prédisant même un épisode « intense » en 2026. Avons-nous raison de le craindre ? Éric Guilyardi, océanographe et climatologue au CNRS, spécialiste du phénomène El Niño, nous apporte quelques clés pour comprendre les impacts sur le climat et sur les sociétés humaines.
1. El Niño est un phénomène naturel, indépendant du réchauffement climatique
Les années normales, les côtes d’Amérique du sud sont bordés par des eaux froides qui remontent du fond du fait des Alizés, des vents soufflant d’est en ouest dans les tropiques, tandis que des eaux sont chaudes du côté ouest, vers l’Indonésie et le nord de l’Australie.
Deux ingrédients sont nécessaires à la formation d’El Niño. Pour commencer, il faut qu’un réservoir d’eau chaude s’accumule dans le Pacifique équatorial ouest, vers 300 m de profondeur. Il faut ensuite une anomalie de vent d’ouest (les Alizés s’affaiblissent) et des coups de vents d’ouest. Ceux-ci entraîne un réchauffement de la surface de l’océan Pacifique dans le centre et l’est des tropiques. La diminution de la différence de température est-ouest entraîne une baisse des Alizés et ainsi de suite : c’est un événement El Niño. Il dure environ une année (de printemps à printemps) et se produit tous les 2 à 7 ans. Le phénomène est parfois suivi par La Niña, qui, par le mécanisme inverse, engendre un refroidissement. Les scientifiques regroupent ces différentes phases sous le nom de El Niño Southern Oscillation (ENSO).
Si l’impact de certains événements extrêmes liés à El Niño (par exemple des inondations) est accentué par le réchauffement climatique, il n’est pas encore possible de savoir si le réchauffement climatique a un impact sur El Niño lui-même, sa fréquence ou sa force. Les modèles et les observations ne permettent pas de conclure et c’est un domaine de recherche actif.
2. El Niño est prévisible, mais il est difficile de prévoir son caractère « intense »
Pour prédire le phénomène El Niño, les scientifiques bénéficient de réseaux d’observation de l'océan et de l’atmosphère, qui mesurent un certain nombre de paramètres, comme la température, les vents ou les courants. Ils peuvent ainsi suivre les évolutions et établir des prévisions saisonnières à l’aide de modèles pour se projeter dans les mois à venir.
Si les simulations permettent de prévoir 6 à 9 mois à l’avance l’arrivée d’un phénomène El Niño, elles ne permettent pas encore de connaître son intensité longtemps à l’avance. En effet, cette dernière est liée au nombre des coups de vent d’ouest (augmentant l’arrivée des eaux chaudes vers l’est du Pacifique), ce qu’il est impossible de prévoir plus de 15 jours à l'avance.
Aussi, au début du phénomène El Niño, au printemps, son degré d’intensité est imprévisible. Il faut attendre jusqu’à l’automne, en prenant en compte l’évolution du vent pendant l'été. Ainsi, en Juin 2026, les prévisions indiquent deux tiers de chance qu’El Niño soit intense et un tiers qu’il soit modéré à fort.
3. Les impacts du phénomène El Niño ne sont pas seulement climatiques
El Niño a des impacts importants auprès de nombreuses sociétés humaines pour lesquelles il est essentiel de s'adapter, et de s'organiser. En Indonésie et dans le nord de l'Australie, il pleuvra beaucoup moins et ces pays souffriront de sécheresses importantes.
Au contraire, les pluies augmenteront sur les côtés du Chili et du Pérou, avant de se propager aux autres régions des Tropiques et jusqu’en Californie. Tandis qu’en Polynésie française les ouragans et les pluies augmenteront, le nombre de cyclones diminuera dans les Antilles. L’Afrique de l'Est subira des inondations, et l’agriculture en Afrique centrale en subira les effets.
En proposant des systèmes de prévisions saisonnières 6 à 9 mois à l’avance, les scientifiques permettent à beaucoup d'acteurs d’anticiper et de gérer les risques climatiques dans les tropiques et le pourtour du Pacifique. C’est le cas des organisations humanitaires en Afrique de l'Est qui stockent désormais des denrées alimentaires, lorsqu’elles constatent l’arrivée d'El Niño, plutôt que de les acheminer en urgence au moment des catastrophes.
De même, les pays touchés par El Niño suivent les prévisions (qui fournissent des probabilités) et prennent des décisions en fonction de leur vulnérabilité. Par exemple, les autorités péruviennes régulent la pêche en fonction de la capacité de reproduction des espèces (fragilisées par la baisse des nutriments résultant de la modification des courants marins). En Indonésie, le riz est planté plus tôt, afin de le récolter avant l'arrivée d'El Niño.
Cependant, si El Niño apporte chaleur et sécheresse dans certains endroits, La Niña a parfois des répercutions plus graves, en raison des inondations qui durent plus longtemps que les sécheresses.
Les conséquences économiques d’El Niño ne sont pas uniquement locales. Si l’Australie produit moins de blé, cela aura une incidence sur les cours mondiaux. Quant à la pêche dans les eaux du Pérou et du Chili, celle-ci représente la moitié de la production des farines issues de poissons dans le monde, utilisées entre autres pour nourrir les saumons d'élevage. Dans un système économique mondial, El Niño a un impact global. Grâce aux prévisions, les systèmes économiques, d’assurance et financiers s'organisent pour y faire face : El Niño est désormais intégré à notre économie mondialisée. El Niño ne provoque pas d’événements météorologique extrêmes en Europe et en France, sauf dans les départements d’Outremer. Les impacts sur l’Europe sont d’ordre économique.
Océanographe et climatologue au CNRS, Éric Guilyardi est directeur adjoint du LOCEAN au sein de l’Institut Pierre-Simon-Laplace (IPSL) et spécialiste du phénomène El Niño et de ses impacts sur le climat. Ses recherches portent sur la modélisation des variations du climat et le rôle de l'océan, en particulier dans un climat qui change. Il a contribué à une centaine de publications scientifiques et aux rapports du GIEC. Partisan de la transmission des savoirs, il répond aux sollicitations des journalistes, participe à des ouvrages grand public et préside l'Office for Climate Education (qui accompagne les enseignants de primaire jusqu’au lycée pour l’éducation au climat dans une vingtaine de pays) sous l’égide de l’Unesco.
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- L'émission La Terre au carré "El Niño 2026 : le superphénomène qui inquiète"