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La science s’invite dans l’actualité… et les chercheurs du CNRS nous aident à la décrypter !
Souvent associée aux espaces sauvages, la biodiversité est en réalité au cœur de notre quotidien : alimentation, vêtements, climat ou fertilité des sols. Pourtant, elle est menacée par les activités humaines. Retour sur la biodiversité, les facteurs qui la menacent et les moyens de la préserver avec Philippe Grandcolas, écologue au CNRS.
Le terme a été créé dans les années 1980, et désigne un continuum depuis la diversité génétique des individus, celle des espèces et jusqu’à celle des écosystèmes. Gènes, espèces et écosystèmes sont des notions interdépendantes. Les espèce sont des lignées d’individus légèrement différents d’un point de vue génétique. Leurs descendants peuvent changer et être le résultat d’une évolution, d’une hybridation, ou acquérir des gènes différents grâce à des virus ou des bactéries etc. Leurs interactions dans les écosystèmes sont aussi bien souvent le résultat d’une longue évolution et ne se font pas au hasard.
En bâtissant des civilisations industrielles, en vivant en milieu urbain, on a tendance à oublier la diversité du vivant et ses implications pour nos vies et nos sociétés : nous ne comprenons pas que la régulation climatique et le cycle de l’eau dépendent de la végétation, des sols et des puits de carbone biologiques, ou que notre alimentation est directement issue et dépendante de la biodiversité. On ne peut pas produire de manière durable sans avoir un sol fertile avec du vivant, des pollinisateurs etc. Notre santé est également liée la biodiversité, ne serait-ce qu’à travers l’état de notre riche microbiote intestinal.
Au-delà de l’alimentation, la biodiversité nous sert sur tous les plans : on s’habille aussi grâce à elle. Coton, lin, laine, soie, c’est de la biodiversité ! Le coton ne représente même pas 5% de la surface agricole dans le monde mais concentre plus de 20% des pesticides épandus sur la totalité de la surface agricole. Quand on pense à la biodiversité, on pense espaces sauvages, alimentation, mais on oublie ces autres éléments indispensables.
Enfin, on sait aujourd’hui que la régulation climatique dépend aujourd’hui du maintien en bonne santé des plantes et des algues qui absorbent le gaz carbonique que nous émettons en trop grande quantité, ou qu’elle est au contraire affectée négativement par des gaz à effet de serre émis par de la biodiversité domestique ou maltraitée (méthane des ruminants, azote de nos sols, etc.).
La Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) a publié en 2019 un rapport basé sur toute la littérature scientifique, qui identifie cinq grands types de causes à la perte de biodiversité :
Chacune de ces causes à d’énormes effets qui ont tendance à s’amplifier depuis plusieurs décennies, avec l’intensification des activités humaines.
En Europe, certaines activités intensives sont à la source de ces causes, comme par exemple l’agriculture industrielle, qui est à l’origine de la disparition d’environ 25% des oiseaux en l'espace de 40 ans. Cette activité combine deux facteurs de perte de biodiversité : les pollutions (pesticides et particulièrement les insecticides supprimant les insectes ressources alimentaires) et la perte d’habitats (notamment les haies et les zones humides).
Lorsque l’on rase une forêt ou que l’on assèche une zone humide, il semble évident que l’on nuit à la biodiversité. En revanche, lorsque l’on épand des produits pesticides, leur devenir et leur dispersion dans les écosystèmes sont trop souvent négligés ou sous-évalués. Pour beaucoup, il est alors difficile de comprendre concrètement leur toxicité sur le long terme et les relations de cause à effet entre leur omniprésence et le déclin de la biodiversité et de la santé humaine. Deux expertises collectives récentes menées par l’INRAE et l’IFREMER d’une part et d’autre part par l’INSERM ont fait la synthèse de tous les travaux qui montrent que les pesticides ont des effets avérés sur la biodiversité et sont associés à des risques importants pour la santé humaine (cf Sources).
Si au niveau politique, le sujet est souvent source de clivage, ce n’est pas le cas dans la communauté scientifique. Toutes les expertises collectives disponibles montrent que nous endommageons la biodiversité dont nous dépendons pourtant directement, et malheureusement trop souvent au-delà de ses capacités de récupération immédiates. De fait, nous nous portons tort, de manière croissante et pour longtemps.
Aujourd’hui en France, les haies, pâtures ou zones humides diminuent ou se dégradent rapidement. Aux forêts naturelles sont trop souvent substituées des plantations d’arbres hébergeant peu de biodiversité, peu résilientes et ne constituant plus des puits de carbone. De nombreux groupes d’organismes – pollinisateurs, vers de terre, oiseaux, etc. - déclinent fortement, de même que les services indispensables qu’ils nous rendent. Une grande partie des nappes phréatiques sont polluées, l’incidence humaine de plusieurs maladies neurodégénératives ou de troubles de la fertilité ou de développement est à la hausse.
Même si notre modèle actuel de société nous parait viable économiquement, au moins pour parties, il ne l’est pas en réalité ; les effets négatifs de nos activités industrielles nous endettent à bien des égards ; de fait, des coûts de fonctionnements sociétaux augmentent de manière croissante, en ce qui concerne l’eau, l’alimentation, la santé, les assurances, la prévention des risques, etc.
Sources :
Philippe Grandcolas est directeur de recherche au CNRS à L’Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité (ISYEB). Ses travaux scientifiques sont principalement dédiés à la systématique et à la biologie évolutive des insectes, ainsi qu’à l’étude de nos biais de perception du vivant. Il est aujourd’hui directeur adjoint scientifique de l’Institut Écologie et Environnement du CNRS, où il est impliqué dans des questions de prospective, de médiation et de diplomatie environnementale.
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