Trois choses à savoir sur la douleur chez les femmes

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Les femmes et les hommes sont-ils égaux devant la douleur ? Alexandra Alvergne, chercheuse au CNRS en écologie évolutive humaine nous aide à démêler le vrai du faux.

1 - Il existe des différences biologiques entre hommes et femmes qui expliquent les différences de sensibilité à la douleur.

Ces différences de perception de la douleur sont en grande partie liées aux hormones. Les œstrogènes tendent à augmenter la sensibilité à la douleur, tandis que la testostérone a plutôt un effet analgésique. Les femmes présentent donc en moyenne une sensibilité plus élevée que les hommes, avec des variations au cours du cycle menstruel. Avant l’ovulation, lorsque le taux de testostérone est légèrement plus élevé, certaines femmes peuvent ressentir une diminution de la sensibilité à la douleur. Ces différences ne sont pas observées avant la puberté, ce qui confirme le rôle majeur des hormones sexuelles. 

Une étude récente menée par des chercheurs de l’Université de Stanford, publiée dans la revue The Journal of Pain, a analysé une vaste base de données de dossiers médicaux dans lesquels la douleur était évaluée avec le même instrument chez les hommes et les femmes. Les résultats montrent que les scores de douleur sont significativement plus élevés chez les femmes pour de nombreuses pathologies.

Par ailleurs, les femmes sont davantage touchées par certaines douleurs chroniques comme l’endométriose ou la migraine. Leur système immunitaire généralement plus réactif pourrait contribuer à ces différences en favorisant des réponses inflammatoires plus intenses.

 2 - Ce rapport différencié est influencé par des facteurs sociaux et culturels.

Les filles sont socialisées très tôt à minimiser leurs douleurs, en particulier menstruelles. On leur apprend que « c’est normal d’avoir mal », que cela fait partie de la condition féminine. Cette idée, héritée d’une culture patriarcale qui a longtemps réduit les femmes à leurs organes reproducteurs et à leurs hormones, banalise la souffrance et la rend presque attendue. Beaucoup d’adolescentes considèrent ainsi les règles douloureuses comme une fatalité, alors qu’une douleur intense et invalidante n’est pas normale et peut révéler une pathologie. Cette normalisation contribue directement aux retards de diagnostic, notamment pour des maladies comme l’endométriose.

Ces représentations s’inscrivent aussi dans des tabous anciens autour des menstruations, longtemps associées à une forme d’impureté ou de honte. Historiquement, la médecine elle-même a parfois psychologisé la souffrance féminine, la ramenant à l’« hystérie » ou à des troubles émotionnels. Aujourd’hui encore, des études montrent qu’à douleur égale, les femmes reçoivent plus facilement des réponses psychologiques (comme des antidépresseurs) que des examens complémentaires. Aux urgences, une douleur abdominale chez une femme est d’abord interprétée comme gynécologique, ce qui peut retarder d’autres diagnostics. Cette méfiance envers la parole des femmes et cette tendance à tout ramener à la sphère reproductive participent à des inégalités persistantes dans la prise en charge de la douleur.

3 - Les biais de genre se font encore ressentir dans la prise en charge de la douleur au niveau médical.

Aujourd’hui, on reconnaît davantage la légitimité et le fondement biologique de la douleur chez les femmes, mais des progrès restent nécessaires. Les femmes ont été longtemps exclues des recherches médicales : jusqu’au début des années 1990, elles n’étaient presque jamais incluses dans les essais cliniques, et aujourd’hui encore leur représentation n’atteint pas 50 %. Ce manque d’information a des conséquences concrètes : par exemple, les symptômes d’infarctus diffèrent entre hommes et femmes, pourtant l’infarctus reste la première cause de décès féminin dans de nombreux pays. Les femmes sont également plus susceptibles de recevoir des antidépresseurs pour des douleurs physiques, et se voient moins prescrire d’antalgiques puissants comme les opioïdes.

La sensibilisation progresse lentement. Les recherches se concentrent encore souvent sur la santé gynécologique, laissant de nombreux autres domaines sous-étudiés. Les biais de genre persistent dans la pratique : des études montrent que, face aux mêmes symptômes, le sexe du patient influence encore les prescriptions. Il est donc crucial de poursuivre les efforts pour réduire ces biais, tout en gardant à l’esprit que les hommes peuvent également en être victimes en raison de stéréotypes liés à la masculinité.

Alexandra Alvergne est chercheuse en écologie évolutive humaine au CNRS et ancienne professeure associée à l’Université d’Oxford. Ses recherches explorent comment les pressions évolutives et les normes socio-culturelles influencent la santé des femmes, en intégrant des approches interdisciplinaires (biologie, anthropologie, épidémiologie). Parmi ses thèmes d’étude récents figurent les cycles menstruels, les effets secondaires des contraceptifs et des vaccins, l’endométriose, ainsi que les pratiques d’excision, analysés à travers le prisme des données biologiques et des contextes culturels.

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