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La science s’invite dans l’actualité… et les chercheurs du CNRS nous aident à la décrypter !
Faites-vous partie des 4,5 millions de Français qui entreprennent le Défi de Janvier, appelé aussi Dry January, visant à réduire leur consommation d’alcool ? Cette participation, en nette augmentation depuis son lancement en 2020, interroge notre rapport sociétal à l’alcool. Pourquoi celui-ci est-il si profondément ancré culturellement ? Quels en sont les effets à court et à long terme, et quels sont les bénéfices du Défi de Janvier ? Serge Ahmed, chercheur en neurosciences et spécialiste de l’addiction au CNRS depuis 1999 (il a de la bouteille), nous éclaire sur ces questions.
Si l’alcool est consommé aujourd’hui presque partout dans le monde, ce n’est pas un phénomène nouveau. Des traces archéologiques attestent de sa consommation il y a près de 10 000 ans et bien au-delà si on prend en compte notre passé de primates frugivores. Une étude récente montre que les chimpanzés de certains pays tropicaux d’Afrique consomment dans leur alimentation frugivore environ 14 g d’alcool par jour. Au cours de l’histoire, l’immense majorité des sociétés humaines ont trouvé le moyen de produire de l’alcool, que ce soit à partir de la fermentation de céréales, de fruits ou de sèves.
Sa consommation procure des bénéfices individuels – désinhibition, euphorie, anxiolyse, confiance en soi – qui expliquent son attrait si répandu. Plus encore, cette consommation, lorsqu’elle est collective, agirait aussi comme un lubrifiant social : la consommation collective d’alcool renforce les liens de confiance et d’appartenance au sein du groupe et donc la cohésion, ce qui peut être un avantage face à d’autres groupes ou sociétés.
Comme toute drogue, l’alcool ou éthanol tire son potentiel addictif de son action sur le circuit dopaminergique de la récompense dans notre cerveau. Mais il peut être aussi un anxiolytique puissant et un anti-stress.
Une particularité de l’alcool est sa toxicité intrinsèque. Contrairement aux autres drogues, y compris la nicotine, c’est un cancérigène reconnu (cancer du sein, cancer de l’œsophage, cancer du foie) et sa consommation pendant la grossesse peut aussi provoquer des anomalies neurodéveloppementales.
Les risques liés à l’alcool sont multiples. À court terme, il altère l’attention, la mémoire et le jugement, provoque une déshydratation et dégrade la qualité du sommeil. Très calorique, il perturbe également le métabolisme et la flore intestinale. Si une consommation modérée peut stimuler l’appétit, une consommation excessive peut entraîner une satiété trompeuse, réduisant l’apport en nutriments essentiels, notamment en vitamines indispensables au bon fonctionnement du corps et du cerveau. À long terme, ces carences peuvent conduire à des lésions neurologiques, comme le syndrome de Korsakoff. Enfin, la consommation d’alcool est un facteur majeur de violences interpersonnelles, notamment sexuelles et intraconjugales.
Ainsi, malgré ses bénéfices individuels et ses éventuels avantages collectifs, il n’existe aucune dose d’alcool bénéfique pour la santé : le “paradoxe français” est un mythe qui peut maintenant être oublié. Les risques apparaissent dès le premier verre d’alcool et augmentent de manière quasi exponentielle avec chaque verre supplémentaire. À l’inverse, toute réduction de la consommation d’alcool est associée à des bénéfices pour la santé.
En France, les repères de consommation recommandés sont les suivants
pas plus de deux verres par jour,
pas tous les jours,
au maximum dix verres par semaine.
Ces repères concernent des verres standards : 25 cl de bière à 5 % ou 10 cl de vin à 12 %.
Même avec une forte volonté individuelle, réduire sa consommation d’alcool reste difficile dans une société qui en valorise largement l’usage. En France, boire relève souvent d’une norme sociale, à laquelle chacun est implicitement invité à se conformer. Or, une consommation répétée modifie le fonctionnement du cerveau : des changements neurobiologiques renforcent l’attachement à l’alcool et favorisent des comportements addictifs.
Le Défi de Janvier ne vise donc pas une restriction stricte, mais plutôt une mise à distance de sa consommation. S’il peut conduire à un arrêt complet chez certains, il permet surtout, dans la majorité des cas, de mieux prendre conscience de ses habitudes et de la pression sociale liée au fait de boire, ce qui peut aider à se libérer de l’influence de ces deux facteurs.
Serge Ahmed est neuroaddictologue au CNRS. Il dirige l’équipe “Choix, Addiction et Neurodysfunctions” à l’Institut des Neurosciences Cognitives et Intégratives d’Aquitaine (INCIA - Université de Bordeaux / CNRS). Ses travaux portent notamment sur les addictions aux substances et au sucre, et il est reconnu comme l’un des grands spécialistes français de ce domaine.
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