Un homme dans une pirogue sur un fleuve guyanais?
L'OHM Oyapock, créé par le CNRS, vise à développer la connaissance anthropologique et sociologique des habitants deux rives du fleuve Oyapock.© Gaëlle Fornet / LEEISA

"La science peut aider à sauvegarder les traditions" (3/6)

Institutionnel

En Guyane, l’Observatoire Homme-Milieux Oyapock du CNRS multiplie les projets en co-construction avec les peuples amérindiens. Une façon de donner de la visibilité aux cultures amérindiennes dont les traditions et savoirs, par ailleurs utiles pour la protection de la biodiversité, sont de plus en plus fragilisés.

À retenir pour agir :

  • Des savoirs en danger peuvent être sauvegardés par la recherche avec la participation active des savants de ces populations,
  • Les scientifiques peuvent animer des démarches de concertation pour favoriser le maintien de pratiques traditionnelles,
  • Des œuvres artistiques transmettant des cultures traditionnelles peuvent être co-construites entre artistes et scientifiques spécialisés.
  • Les projets scientifiques peuvent former et embaucher des citoyens dans le cadre de recherches participatives ou co-construites.

Comment la science peut-elle bénéficier aux peuples étudiés ? Cette question guide les travaux de l’Observatoire Homme-Milieu (OHM)1  Oyapock du CNRS en Guyane. Près de 15 000 Amérindiens appartenant à six peuples vivent dans cette collectivité d’Outre-mer recouverte à plus de 90% par la forêt amazonienne. "Ce sont des survivants, ils ont failli disparaître. Les Teko, l’un de ces peuples, ne sont plus que 600", alerte Damien Davy, anthropologue directeur de l’OHM Oyapock.

  • 1Les OHM sont un dispositif de recherche dédié à la compréhension des écosystèmes très anthropisés, très artificialisés, très complexes. On considère que l’Homme y interagit directement avec la Géosphère et la Biosphère avec lesquelles il constitue des socio-écosystèmes uniques.

Ce dispositif scientifique du CNRS, créé en 2008 vise à développer la connaissance anthropologique et sociologique des habitants deux rives du fleuve Oyapock, ainsi que mieux comprendre les dynamiques des socio-écosystèmes de ce territoire partagé entre la Guyane et le Brésil. "Nous essayons d’aider à la transmission de la culture, les travaux de l’OHM se font le plus possible avec et pour les territoires", explique Damien Davy. Or rencontrer les habitants peut se révéler être un défi logistique. La commune de Camopi, où il s’est rendu pour plusieurs projets, se trouve à trois heures de voiture suivi de 4 heures de bateau sur le fleuve Oyapock (ou une heure d’avion), de son bureau situé à Cayenne.

Redonner vie à des contes traditionnels

C’est là, près de la frontière brésilienne, que réside Jammes Panapuy, représentant du peuple teko et chef de la délégation de l’Oyapock au Parc amazonien de Guyane. Ami de Damien depuis plus de 20 ans, ils écrivent ensemble un recueil de mythes et histoires : ceux que les parents de Jammes lui glissaient à l’oreille jusqu’à ce qu’il s’endorme et ceux racontés par d’autres parents. "Dans les personnages se trouvent des tortues, des jaguars, des anacondas…. Nos contes expliquent la tradition, le vécu et le mental teko, qui se sent faire partie de la nature qui l’entoure, témoigne Jammes. Mais aujourd’hui, cette tradition orale se perd." Lui-même ne les as pas encore contés à ses enfants.

Tortue charbonnière, "Chelonoidis denticulata", en Guyane. Les tortues font partie des personnages typiques des mythes amérindiens.© Fabrice MONNA/Biogéosciences-Dijon/CNRS Images

De nombreuses communautés amérindiennes et bushinenguées, ces descendants d’esclaves rebellés qui sont près de 100 000 en Guyane, se confrontent à des situations de précarité, plaçant souvent la transmission culturelle en second plan : l’orpaillage illégal, qui menace leur santé et l’environnement ; des difficultés d’accès à la terre ainsi que des taux alarmants de suicide et d’alcoolisme chez les jeunes. Mais pour ce représentant Teko, préserver la culture reste essentiel : "nous devons donner à chaque jeune la chance de réussir dans les deux mondes : le monde occidental, avec comme cadre initial l’école de la République, et notre monde traditionnel." Il voit dans les savoirs traditionnels, tels que la pêche, la vannerie ou encore la perlerie, des moyens de subsistance pour son peuple, en particulier pour des jeunes "en perte de repères, subissant l’échec scolaire"

Des courts-métrages en langue Wayãpi

"La science peut aider à sauver les traditions", affirme Jammes Panapuy, témoin et participant à de nombreux projets. Dans sa commune Camopi a été construit un carbet communautaire, lieu de rassemblement et de repos, sans mur et constitué d’une simple toiture en feuilles de palme, pouvant accueillir des conteurs. Des scientifiques du CNRS ont accompagné la transmission des savoirs traditionnels sur les méthodes de construction de ces carbets.
Le CNRS co-construit aussi des œuvres contribuant à la transmission. Le laboratoire Ecologie, Evolution, Interactions des Systèmes Amazoniens (LEEISA), auquel Damien Davy est rattaché, a réalisé deux courts-métrages en langue wayãpi, réalisés par des artistes et des scientifiques : un film sur la parole sifflée, une expertise traditionnelle pour la chasse, et l’autre sur un conte Wayãpi nommé "L’anaconda et la couleur des oiseaux". Damien Davy souligne l’importance de visibiliser ceux qui partagent leur histoire : "c’est leur savoir et leur talent propre. Les peuples amérindiens ont longtemps été considérés seulement comme des sujets d’étude, sans représentation politique reconnue, or ils sont des acteurs de l’histoire." 

Court-métrage bilingue wayãpi / français sur la parole sifflée, une expertise de chasse.

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Les pratiques culturelles enfin cartographiées

La démarche scientifique facilite aussi les travaux de concertation entre les institutions territoriales et les habitants. Une démarche essentielle pour le maintien de certaines pratiques traditionnelles. Le CNRS a accompagné l’Office National de Forêt (ONF) dans la création de cartes co-construites avec les habitants de communauté palikur des communes de Macouria et de Roura. Fait totalement inédit pour l’ONF, elles sont rédigées en bilingue français / parikwaki (la langue des Palikur). Autre fait inédit, elles montrent les lieux des pratiques culturelles des Palikur : leurs zones de cueillette, de pêche ou encore d’abattis1 , de chasse… 

Quatre animateurs palikur ont été formés et rémunérés pour utiliser des logiciels de cartographie et des outils GPS et animer des ateliers de concertation. Ils ont été encadrés par une chargée de mission du CNRS, garante de la méthode scientifique, et un assistant technique de l’ONF. Cette cartographie participative fait partie du projet "Palikur Giwaxrikis" ("La terre des Palikur"), financé par le Fonds européen de développement régional (Feder) et réalisé en 2022. Le but était de formaliser une procédure de concertation pour favoriser le dialogue et le partage de connaissances afin d’aboutir à une gestion durable des espaces forestiers. Une charte d’engagement a été écrite par l’ONF à l’issue de ces concertations. Cela a aussi permis de faire remonter des besoins précis, par exemple l’installation de panneaux d’information sur les règles à respecter dans les territoires où les communautés amérindiennes disposent d’un droit d’usufruit.

  • 1 une méthode d'agriculture itinérante sur brûlis.
Carte co-construite des pratiques autour des villages palikur de Macouria, bilingue palikur / français.© ONF / LEEISA

Quatre animateurs palikur ont été formés et rémunérés pour utiliser des logiciels de cartographie et des outils GPS et animer des ateliers de concertation. Ils ont été encadrés par une chargée de mission du CNRS, garante de la méthode scientifique, et un assistant technique de l’ONF. Cette cartographie participative fait partie du projet "Palikur Giwaxrikis" ("La terre des Palikur"), financé par le Fonds européen de développement régional (Feder) et réalisé en 2022. Le but était de formaliser une procédure de concertation pour favoriser le dialogue et le partage de connaissances afin d’aboutir à une gestion durable des espaces forestiers. Une charte d’engagement a été écrite par l’ONF à l’issue de ces concertations. Cela a aussi permis de faire remonter des besoins précis, par exemple l’installation de panneaux d’information sur les règles à respecter dans les territoires où les communautés amérindiennes disposent d’un droit d’usufruit.

Le CNRS avait déjà mené, en collaboration avec le Parc amazonien de Guyane et des communautés teko et wayãpi, un travail de cartographie du fleuve Oyapock. Il en a résulté des cartes trilingues (Français, Teko, Wayãpi) comportant tous les toponymes de ce territoire, témoins de l’histoire de ces peuples. "Ces cartes sont distribuées dans toutes les antennes du parc amazonien, elles servent aux habitants et aux touristes. Je pense qu’on pourrait à l’avenir y intégrer des explications sur notre culture", s’enthousiasme Jammes Panapuy. C’est aussi une façon aussi de donner de la visibilité à ces communautés traditionnelles qui « continuent de vivre leur autochtonie », rappelle Damien Davy.

Trouver l’équilibre entre protection et partage des savoirs

Dans ces avancées concrètes, les scientifiques doivent respecter les limites posées par les communautés Amérindiennes et Bushinenguées. Les Teko de Camopi refuse à l’heure actuelle tout nouveau projet de collaboration scientifique tant que la question de l’orpaillage illégal n’est pas réglée. La communauté est particulièrement traumatisée sur le sujet, son ancien chef coutumier Guy Barcarel, ancien piroguier de la Légion, est mort lors d’une opération de lutte contre l’orpaillage illégal. Ce refus est pour la communauté une façon d’appuyer une revendication politique.

Segment de la rivière Inini en Guyane française ravagé par l'orpaillage alluvial clandestin. La communauté teko refuse à l'heure actuelle tout nouveau projet de co-construction scientifique tant que le problème de l'orpaillage illégal n'est pas réglé.© Thibaut VERGOZ / PRODIG / IGlobes / CNRS Images

Une défiance existe aussi vis-à-vis des recherches sur leurs savoirs sur les plantes. « Il peut y avoir un sentiment de dépossession de leur savoir et la crainte d’une privatisation de la nature avec par exemple, la mise en place de brevets sur des biomolécules pour des médicaments », explique Damien Davy. Les peuples Amérindiens et Bushinengués disposent d’une forme de droit de véto dans le cadre de la réglementation Accès et Partage des Avantages (APA) qui vise à un partage juste et équitable des avantages issus de l'utilisation de la biodiversité, déclinaison directe du protocole de Nagoya, accord international signé en 2010. La recherche française fonctionne donc sur un « régime d’autorisation » dès qu’elle aborde les ressources génétiques de la nature associées aux savoirs des communautés tirant traditionnellement parti de la forêt pour leur subsistance. 

Les savoirs traditionnels "peuvent aider à préserver la biodiversité"

Cela n’a pas empêché le peuple wayãpi de contribuer à un projet de recherche en partageant certains de leurs savoirs. En 2022, le LEEISA a publié une étude sur l’impact de l’anthropisation, en particulier du secteur minier illégal, sur les poissons de l’Oyapock. Des Wayãpi ont accompagné les scientifiques en pirogue pour leur indiquer comment différentes activités humaines impactent les zones étudiées ainsi que la présence des espèces de poissons qu’ils connaissent. Les scientifiques ont de leur côté utilisé la technique non invasive de l’ADN environnemental afin d’analyser plus précisément les communautés de poissons en présence. Scientifiques et Wayãpi partageaient le même objectif : collecter des informations utiles pour envisager des mesures de protection de la biodiversité.

"Les connaissances de la population locale peuvent aider à préserver la biodiversité. Dans une période très productiviste, avec de grandes destructions des milieux, l’étude des savoirs et des cultures des peuples traditionnels force à être modeste. Leurs manières d’être au monde sont basées sur des équilibres, avec par exemple des règles de chasse à respecter et la croyance que des maladies peuvent s’abattre si ces règles sont brisées", poursuit l’anthropologue. Avec ses collègues du laboratoire LEEISA, en Guyane, il poursuit ses recherches sur les cultures amérindiennes en dialoguant le plus possibles avec les communautés : "c’est avant tout une aventure humaine"
 

"Amérindiens", "peuples autochtones" … Quel terme utiliser ?

L’administration française n’utilise pas le terme "peuple autochtone" pour les descendants des peuples présents sur le territoire guyanais avant la colonisation française. En cause, la constitution qui affirme l’unité du peuple français. La France privilégie le terme "Amérindien". Ce dernier reste débattu dans le milieu scientifique car il homogénéise des peuples très différents sur le territoire américain et fait référence à l’erreur de Christophe Colomb avec le terme "Inde". L’Organisation des Nations Unies (ONU) ou encore le pays voisin de la Guyane, le Brésil, utilisent, eux, le terme "autochtone" ("Indigenous", en anglais). En général, il est recommandé de nommer individuellement les différents peuples par leur propre autodésignation : Teko, Wayãpi, Kali’na…