« L’association du Japon à Horizon Europe ouvre de nouvelles perspectives à la recherche européenne »
À l’occasion de la visite du président de la République au Japon, Bruno Le Pioufle, nouveau directeur du bureau de représentation en Asie du Nord-Est, présente l’association de l’archipel à Horizon Europe et les enjeux liés aux collaborations du CNRS avec la région.
Le Président de la République Emmanuel Macron se rend au Japon du 31 mars au 2 avril 2026. Quels sont les enjeux de son déplacement en matière de coopération scientifique ?
Bruno Le Pioufle : Le Japon est un pays où la science est particulièrement soutenue au niveau politique. En 2024, 3,7 % de son PIB y étaient consacrés. Parmi les initiatives les plus remarquées, le gouvernement s’est engagé à provisionner un fonds à hauteur de 10 billions de yens (soit 60 milliards d’euros), dont les dividendes alimenteront la recherche pendant 25 ans. L’objectif : replacer plusieurs universités japonaises au rang des meilleures mondiales.
La coopération scientifique entre la France et le Japon est ancienne et fructueuse. Depuis le premier accord signé en 1974, le partenariat entre nos deux pays s’est régulièrement renforcé. Aujourd’hui, ce dernier s’articule autour d’une feuille de route signée en 2023, dont le volet recherche vise à encourager la collaboration dans les domaines des semi-conducteurs, de l’énergie, du quantique, des matériaux, de la santé, des biotechnologies, des sciences marines et de l’agriculture.
L’ADN peut-il révolutionner la cryptographie ?
Audiodescription
Une illustration de cette relation de confiance est la richesse de la collaboration avec le CNRS, qui compte plus de 80 actions de recherche au Japon, dont 15 laboratoires internationaux. Une expérience scientifique de cryptographie sera ainsi effectuée dans un de ces laboratoires CNRS à l’occasion de la visite d’Emmanuel Macron. Elle s’appuie sur un nouveau dispositif de stockage et de cryptage de données exploitant les propriétés de l’ADN. Ce travail, soutenu par l’Agence nationale de la recherche et le PEPR MoleculArXiv piloté par le CNRS, s’inscrit dans le cadre d’une riche collaboration franco-japonaise avec l’université de Tokyo (UTokyo).
Le CNRS a développé un partenariat privilégié avec l’université de Tokyo, à travers la création d’un Centre de recherche international en octobre 2022. Quelles en sont les principales réalisations ?
B. LP. : Le caractère particulièrement fertile de notre collaboration avec UTokyo nous a incités à créer un International Research Center (IRC)1 . L’objectif est de faciliter les échanges entre les cinq laboratoires internationaux qui y sont hébergés, dans une dynamique résolument interdisciplinaire. L’IRC encourage ainsi les chercheuses et chercheurs à s’engager sur des thématiques identifiées comme stratégiques par les deux organismes. À titre d’exemple, citons le colloque franco-japonais « Femmes et science », organisé en octobre 2024.
- 1Un centre de recherche international est un dispositif institutionnel qui vise à instaurer un dialogue stratégique ambitieux entre le CNRS et son partenaire académique pour définir leurs intérêts communs et les collaborations leur permettant d’y répondre ensemble, sous la forme de laboratoires de recherche internationaux, de projets de recherche, de réseaux thématiques ou d’autres dispositifs existants ou à développer.
Ce partenariat stratégique s’appuie sur des outils développés quelques années plus tôt, dont l’efficacité est désormais démontrée. C’est le cas du « PhD Joint Programme », un appel à projets annuel visant à financer la thèse et la mobilité internationale de binômes de doctorantes et doctorants en France et au Japon. Cette question de la mobilité des jeunes talents était aussi au cœur d’une rencontre, organisée en octobre 2025, qui a réuni des représentants des sept IRC du CNRS à travers le monde.
Après plusieurs années de négociation, la Commission européenne et le Japon ont conclu un accord en décembre 2025 pour l’association du Japon au programme Horizon Europe. Que va apporter cette nouveauté ?
B. LP. : Le Japon pourra, dès signature de cet accord à l’été 2026, accéder au pilier 2 d’Horizon Europe. Ce pilier concerne la mise en œuvre de projets collaboratifs entre des laboratoires issus de plusieurs pays européens et associés sur des thématiques ciblées. Cette nouveauté va permettre à des équipes franco-japonaises de répondre de façon conjointe à des appels à projets et de répondre à des défis scientifiques jugés prioritaires par l’Europe. Leur complémentarité en matière d’approches scientifiques et de moyens expérimentaux ne pourra que bénéficier à la recherche européenne, dont le CNRS est un des acteurs majeurs.
Cette année, le CNRS fête les 35 ans de l’ouverture de son bureau de représentation à Tokyo. Dans quels domaines scientifiques la collaboration entre le CNRS et le Japon est-elle particulièrement active ? Quels sont les principaux organismes partenaires du CNRS au Japon ?
B. LP. : C’est au Japon, en 1995, que le CNRS a ouvert son premier laboratoire international de recherche : le LIMMS (Laboratory of Integrated Micro Mecatronics Systems). Ce laboratoire d’ingénierie développe de hautes technologies pour des applications dans les domaines de la santé et de l’énergie. Depuis, la collaboration entre le CNRS et le Japon s’est élargie à tous les domaines scientifiques, de la physique à l’astronomie en passant par les mathématiques, l’informatique, la biologie, la chimie, ou encore les sciences humaines et sociales. Cette assise pluridisciplinaire permet à notre organisme de couvrir les thématiques identifiées par la feuille de route et de répondre aux grands enjeux sociétaux, tels que l’intelligence artificielle et le quantique.
À la diversité des thématiques répond celle des partenaires. Le CNRS collabore avec toutes les grandes universités japonaises, telles que celle de Tokyo, du Tohoku – première bénéficiaire du fonds de 10 billions de yens en 2023 – ou encore Kyushu et Nagoya – avec lesquelles deux nouveaux laboratoires de recherche internationaux ont été lancés début 2026. En outre, notre organisme travaille de concert avec de grands instituts de recherche, comme l’AIST et le RIKEN, ainsi qu’avec la JSPS et la JST, les deux principaux organismes de financement de la science au Japon, notamment par le biais de programmes de mobilité internationale.
Votre portefeuille concerne également Taïwan et la Corée du Sud. De quelles opportunités bénéficient les chercheuses et chercheurs du CNRS qui souhaitent développer des collaborations avec ces deux régions ?
B. LP. : La Corée du Sud et Taïwan sont très dynamiques, avec des budgets alloués à la recherche respectivement aux deuxième et troisième rangs mondiaux. Par ailleurs, leurs priorités scientifiques se rapprochent de celles du CNRS. Nous avons donc tout intérêt à y développer des collaborations, notamment dans des domaines porteurs comme le quantique et les semiconducteurs, où ces pays disposent de compétences importantes.
Pour ce faire, nous pouvons nous appuyer sur des dispositifs du CNRS, comme les projets et réseaux de recherche internationaux (IRP et IRN), mais également ceux développés par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, tels que les Partenariats Hubert Curien – nommés « Star » pour la Corée du Sud et « Orchid » pour Taïwan. Ces outils sont utiles pour initier des échanges scientifiques. Soulignons enfin que la Corée du Sud est, comme le Japon, associée au pilier 2 d’Horizon Europe depuis 2024. Les chercheurs et chercheuses du CNRS bénéficient donc également d’opportunités au niveau européen pour collaborer avec ce pays.
Vous avez pris vos fonctions à Tokyo en septembre 2025. Quel regard portez-vous sur la coopération entre le CNRS et l’Asie du Nord-Est ? Quelle dynamique souhaitez-vous impulser au sein du bureau ?
B. LP. : La collaboration scientifique franco-japonaise est désormais bien installée. Les laboratoires internationaux du CNRS, qui permettent à nos chercheurs et chercheuses d’y effectuer une mobilité et d’y acquérir de nouveaux savoir-faire, en sont un parfait témoignage. Il s’agit donc de faire fructifier cette relation bilatérale, mais également de l’ouvrir à l’Europe. Notre bureau est présent pour inciter nos partenaires japonais à s’associer avec leurs collaborateurs du CNRS et déposer des projets dans le cadre d’Horizon Europe.
Si les échanges sont plus récents avec la Corée du Sud et Taïwan, ils s’avèrent solides et riches en perspectives. Notre objectif est de faire monter en puissance la collaboration en développant le réseau des chercheuses et chercheurs impliqués avec ces pays. Cela passe notamment par l’organisation, depuis l’automne 2025, de rencontres sur place qui soulèvent beaucoup d’enthousiasme de la part des participantes et participants. Je ne doute pas que ces efforts porteront de nombreux fruits !