PEPR : renforcer la voix scientifique de la France en Europe

Institutionnel

Les PEPR, pierre angulaire de la recherche financée par le programme France 2030, s’invitent désormais dans le débat européen. À Bruxelles, le CNRS a présenté ces programmes structurants comme un levier pour renforcer la souveraineté scientifique de l’Europe et mieux articuler priorités nationales et agenda européen de la recherche.

Le 6 janvier à Bruxelles, le CNRS a levé le voile sur un outil encore trop peu connu des institutions européennes : les Programmes et Équipements Prioritaires de Recherche (PEPR). L’événement a réuni de nombreux hauts représentants de la recherche européenne  dont Jean-David Malo, Directeur par intérim de la direction ERA & Innovation (DG Recherche et Innovation, Commission européenne) et Michiel Scheffer, Président du conseil d’administration du conseil européen de l’innovation, mais aussi Cyril Piquemal, représentant permanent adjoint de la France auprès de l’Union européenne, et une trentaine de directrices et directeurs de PEPR. L’objectif ? Engager un échange direct entre ceux qui portent les priorités françaises et ceux qui construisent l’agenda européen de la recherche.

Avec une cinquantaine de programmes actifs et trois milliards d’euros investis via France 2030, les PEPR offrent un levier scientifique unique en Europe. Leur articulation en programmes d’accélération (filières stratégiques) et programmes exploratoires (ruptures scientifiques) permet d’agir simultanément sur la recherche fondamentale, l’innovation et les applications sociétales. Enfin, ils structurent des communautés interdisciplinaires capables d’offrir une lecture transversale des grands enjeux scientifiques sur le temps long (six à dix ans de financement). Le CNRS, premier organisme de recherche en France, est directement impliqué dans près de quarante PEPR en pilotage ou en co-pilotage.

« Grâce aux PEPR, nous ne nous contentons plus de prendre part à la recherche européenne – nous contribuons désormais à en dessiner les priorités », indiquait Antoine Petit, président-directeur général du CNRS lors de l'évènement. © CNRS

Bien que conçus pour répondre aux priorités françaises, les programmes prioritaires abordent naturellement les défis européens, en phase avec le Green Deal, le plan stratégique pour les technologies énergétiques, la transition numérique, la résilience sanitaire ou encore l'autonomie stratégique. Un positionnement qui change l’équation, comme l’a résumé Antoine Petit, Président-directeur général du CNRS : « Grâce aux PEPR, nous ne nous contentons plus de prendre part à la recherche européenne – nous contribuons désormais à en dessiner les priorités ».

Une réponse structurée au paysage énergétique

Une première table ronde, consacrée à l’énergie, a offert une démonstration immédiate de la valeur ajoutée des PEPR. La transition énergétique avance sous forte pression : urgence climatique, dépendances géopolitiques et besoins massifs d’innovation. Dans ce contexte, les stratégies nationales divergent et les priorités européennes évoluent vite.

Avec les PEPR, la France arrive avec une organisation rare : l’énergie est segmentée en volets opérationnels. Hydrogène décarboné, batteries, recyclage, systèmes énergétiques avancés… sept programmes avancent en parallèle, chacun ciblant un verrou spécifique tout en alimentant les autres. Cette architecture permet d’avancer simultanément sur plusieurs fronts technologiques, là où l’échelle européenne reste plus globale.

Une première table ronde, consacrée à l’énergie, a offert une démonstration immédiate de la valeur ajoutée des PEPR. © CNRS

Dans ce panorama, Philippe Froissard, chef d’unité à la DG Recherche et Innovation de la Commission européenne, a rappelé un écueil bien connu : « Nous voyons des projets qui atteignent des niveaux de maturité élevés, mais qui ne sont pas encore prêts pour un déploiement massif. Ce qui manque souvent, c’est la capacité à porter l’étape d’après ». En structurant sur le temps long des communautés scientifiques et en formant les compétences nécessaires, les PEPR contribuent à préparer les conditions du passage entre recherche et déploiement. Ils s’inscrivent ainsi dans une logique d’anticipation technologique. 

Former les talents dont l’Europe a besoin

Sous la modération de Frédéric Villiéras, Directeur de la Mission des programmes nationaux (MiPN) qui coordonne les PEPR pour le CNRS, une deuxième table ronde a, quant à elle, mis en évidence les principaux freins à la souveraineté numérique européenne. Car si les données, les infrastructures, les financements et les talents sont quatre piliers indissociables, un seul a été jugé véritablement critique. « S’il fallait retenir un facteur décisif pour réussir dans l’IA, je choisirais le facteur humain et la disponibilité des talents », a insisté David Arranz, en charge de la Stratégie sur l’IA à la DG Recherche et Innovation.

Les PEPR répondent à nouveau directement à ce besoin. En finançant plus de 2 000 doctorants et post-doctorants, ils forment un vivier de compétences immédiatement mobilisables par la recherche publique, les infrastructures numériques et l’industrie. Dans un contexte où l’Europe peine à recruter et retenir les profils spécialisés pour soutenir ses ambitions technologiques, cette capacité de formation ciblée est un avantage stratégique assumé.

Les PEPR apportent une réponse structurelle en réunissant des communautés, en stabilisant des feuilles de route pluriannuelles et en offrant des interlocuteurs identifiés. CNRS

Passer de la participation à la co-construction

Enfin, la fragmentation reste un défi majeur, comme l’a souligné Cyril Piquemal, représentant permanent adjoint de la France auprès de l’Union Européenne lors d’une dernière table ronde sur l’alignement stratégique France/Europe : « La fragmentation est notre ennemi, parce qu’elle disperse les ressources et affaiblit notre capacité collective ». Initiatives nationales, stratégies souveraines, appels européens : les efforts ont encore tendance à se juxtaposer au risque d’être contre-productif.

Les PEPR apportent ici une réponse structurelle. En réunissant des communautés dotées d’une masse critique, en stabilisant des feuilles de route pluriannuelles et en offrant des interlocuteurs identifiés, ils fournissent un cadre de coordination que les mécanismes européens peinent parfois à instaurer. Et cette dynamique commence déjà à produire des résultats. 

En effet, les PEPR comme DIADEM1  (matériaux) ou TRACCS2  (climat) s’intègrent dans des initiatives européennes, tandis que SPIN3  (semi-conducteurs) illustre la complémentarité entre financements nationaux et européens. En 2024, les PEPR ont ainsi généré plus de 110 M€ de financements additionnels, dont 41 projets ERC (financement européen d’excellence) — un indicateur fort de leur capacité d’entraînement.

Enfin, Michiel Scheffer, président de l’EIC, a rappelé l’importance de mécanismes de type « fast lane », destinés à accélérer l’accès aux financements européens pour des projets jugés suffisamment matures en matière d’innovation. L’idée ? Faciliter le passage d’innovations de l’échelle nationale à l’échelle européenne.

Une première étape vers un dialogue continu

La journée de Bruxelles n’a pas dévoilé de nouveau dispositif : elle a révélé qu’il existait déjà et qu’il était structuré et opérationnel. Les PEPR prouvent qu’une organisation nationale solide peut devenir un atout pour la cohérence européenne, en apportant des communautés stables, des priorités lisibles et une expertise mobilisable rapidement.

Ce premier échange a dissipé un malentendu : les PEPR n’étaient pas absents du paysage européen, ils étaient simplement peu visibles. Désormais identifiés par les institutions européennes, ils peuvent devenir un appui concret pour aligner ambitions nationales et priorités de l’UE. Leur montée en puissance ouvre aussi un espace nouveau : celui d’une Europe de la recherche co-construite avec la France, au moment même où se dessine le prochain programme-cadre FP10 (2028 - 2034).

  • 1 Développement de matériaux innovants par l’intelligence artificielle, PEPR piloté par le CNRS et le CEA, financé à hauteur de 85 M€
  • 2 Transformer la modélisation du climat pour les services climatiques, PEPR piloté par le CNRS et Météo-France, financé à hauteur de 51 M€
  • 3SPINtronique, PEPR porté par le CNRS et le CEA, financé à hauteur de 38 M€