Espèces invasives : une meilleure évaluation de la manière dont elles redéfinissent les écosystèmes
Si les espèces exotiques envahissantes sont très souvent réduites à des prédateurs éliminant des proies sans défense, en réalité elles ne se contentent pas d’affaiblir certaines espèces mais remodèlent fondamentalement l’environnement lui-même. Afin de mieux évaluer les impacts des quelques 3 500 espèces envahissantes sur l’environnement, une équipe internationale de scientifiques menée par un chercheur du CNRS1 a développé une évolution du standard « Environmental Impact Classification of Alien Taxa » (EICAT). Mis en place par l’UICN (Union internationale pour la conversation de la nature) en 2020, cet outil prenait jusqu’à présent uniquement en compte sept des dix-neuf types d’impacts identifiés par les scientifiques. L’équipe est ainsi parvenue à intégrer pour la première fois les douze impacts écologiques manquants dans l’outil mis à jour. Ces résultats sont à paraître dans la revue PLOS Biology le 10 mars.
- 1Travaillant au laboratoire Ecologie, société, évolution (AgroParisTech Paris Saclay/CNRS/Université Paris-Saclay).
Contrairement au système précédent qui se focalisait principalement sur les effets directs subis par les espèces natives (sévérité de l’extinction ou du déclin de population), cette évolution de l’outil se base sur une évaluation à trois échelles : l’individu et la population, l’espèce et la communauté, et l’écosystème et l’abiotique2 .
En plus de permettre l’évaluation des 19 types d’impacts, cette évolution vise également à prendre en compte le fait qu’une même espèce invasive peut présenter des profils d’impact différents selon les régions envahies concernées, ce qui simplifie et affine la réalisation de l’évaluation.
Il est désormais possible de diagnostiquer chaque écosystème envahi de façon spécifique, loin de l’image unique et incomplète jusqu’ici proposée par un profil unique par espèce envahissante. Par exemple, ce nouvel outil permet de prioriser la gestion d'espèces qui démantèlent silencieusement les processus physiques du vivant, sans forcément causer d’extinction immédiate, comme l’écrevisse de Louisiane3 ou l’invasion de l’arbre tropical Albiziades Moluques4 .
Puisqu’elle repose sur le même principe que l’EICAT original, toutes les évaluations précédentes peuvent être utilisées et complétées avec l’EEICAT. Les scientifiques appellent les décideurs à recourir à l’EEICAT afin de faciliter l’atteinte des objectifs de biodiversité, tels que ceux du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming–Montréal, adopté lors de la COP15.
De gauche à droite : la liste rouge de l’UICN sur laquelle est basée EICAT, la présentation de l’outil EICAT existant et à droite, l’extension proposée par l’équipe scientifique baptisée EEICAT.
© Franck Courchamp
- 2Les facteurs abiotiques regroupent les composants qui déterminent l'espace physique, dans lequel se développe l'endroit où les êtres vivants vivent, se nourrissent, interagissent et se reproduisent. Ce sont par exemple la composition du sol, la qualité de l’eau, le micro-climat, le régime des feux, etc.
- 3L'écrevisse de Louisiane ne se contente pas de manger des proies natives ; elle consomme les plantes aquatiques et supprime ainsi la structure même de l'habitat, privant les poissons de refuge. Ces envahisseurs altèrent aussi fondamentalement la qualité de l'eau.
- 4 l'écosystème bascule vers des conditions qui ne supportent plus les plantes natives, adaptées à une chimie des sols différente.
Expanding invasive species impact assessments to the ecosystem level with EEICAT.
Laís Carneiro, Daniel Pincheira-Donoso, Boris Leroy, Sandro Bertolino, Morelia Camacho-Cervantes, Ross N Cuthbert, Alok Bang, Jane A Catford, Josie South, Steven J Cooke, Elena Angulo, Franck Courchamp. PLOS Biology, 10 mars 2026.
https://journals.plos.org/plosbiology/article?id=10.1371/journal.pbio.3003665