La chimie inédite du venin des fourmis légionnaires de Guyane
Chez les fourmis légionnaires d’Amazonie Eciton hamatum, le venin des fourmis soldats ne sert pas seulement à se défendre contre les prédateurs. Il contient aussi des enzymes digestives, que ces individus possèdent pour probablement commencer à prédigérer les tissus des proies avant leur consommation par la colonie. La présence jusqu’alors inconnue de ces molécules dans la composition du venin révèle un rôle plus complexe du venin des fourmis soldats dans l’alimentation de la colonie. Menée par des scientifiques du CNRS1, cette étude est parue dans la revue Molecular Ecology le 17 mars 2026.
Chez Eciton hamatum, les scientifiques ont analysé des échantillons de venin en combinant des approches de chimie analytique et de biologie moléculaire. Ils ont ainsi montré que chaque caste2 produit un venin distinct : les ouvrières sécrètent un mélange complexe de toxines, tandis que les soldats possèdent un venin plus simple, mais doté de propriétés multifonctionnelles.
Les fourmis légionnaires présentent un mode de vie très particulier. Nomades, elles se déplacent en colonnes et chassent collectivement d’autres insectes. Les adultes étant incapables d’ingérer des proies solides, la digestion repose habituellement sur les larves3. Or, lors des phases nomades de la colonie, ces dernières sont souvent temporairement absentes. Les soldats pourraient alors utiliser leur venin pour commencer à dégrader chimiquement les proies, facilitant ainsi l’alimentation de l’ensemble de la colonie.
Avec plus de 14 000 espèces décrites, les fourmis constituent un réservoir exceptionnel de diversité chimique : la composition de leur venin varie selon les espèces, mais aussi entre les castes d’une même colonie. Leur étude montre comment les pressions liées à la défense, à la prédation et à l’organisation sociale façonnent, au cours de l’évolution, des stratégies chimiques variées.
Notes
- Travaillant au laboratoire Ecologie des forêts de Guyane (AgroParisTech/CIRAD/CNRS/INRAE/Université de Guyane/Université des Antilles). Des scientifiques du Centre de recherche sur la biodiversité et l'environnement (CNRS/IRD/Toulouse INP/Université de Toulouse) ont également participé à ces travaux.
- Les fourmis légionnaires sont divisées en castes : les ouvrières (minors/medias, submajors) et les soldats.
- Les larves produisent des enzymes digestives, dont les chymotrypsines, capables de transformer des aliments solides en liquides nutritifs, puis les régurgitent sous forme prédigérée pour nourrir les adultes.
Caste-specific functional variation in the venom of the army ant Eciton hamatum.
Axel Touchard, Samuel D. Robinson, William Atherton, Jérôme Orivel, Irina Vetter, Corrie S. Moreau, Molecular Evolution, 17 mars 2026.